En arrivant sur Lombok, on a l’impression que l’île est pognée sous une immense masse nuageuse accrochée quelque part, un bout de terre montagneux comprimé entre ciel et mer. Le crépuscule s’installant, on comprend où les nuages avaient jeté l’ancre : le Mont Rinjani, le 2ème plus haut sommet de toute l’Indonésie. Culminant à 3726m, c’est un volcan encore actif. Son dernier pet de travers a eu lieu en 2016, des centaines de randonneurs avaient été évacués d’urgence, des milliers d’Indonésiens vivant dans des petits villages aussi. Plusieurs accidents ont lieu chaque année, dont le décès il y a un petit mois seulement d’une Brazilienne qui a fait une mauvaise chute dans un ravin. L’ascension se fera donc dans le respect de mère-nature car c’est elle qui aura toujours le dernier mot.
Avant de commencer la randonnée, il faut d’abord récupérer notre scooter et nous rendre à notre auberge où on viendra nous chercher le lendemain. On dépose en gardiennage notre sac à dos de 20kg de matériel d’escalade chez Rian, notre loueur de motocyclette. On lâche prise sur nos craintes de ne pas revoir notre stock, on doit faire confiance à la vie. Rian est un Indonésien impressionnant qui a quitté sa job de fonctionnaire lui rapportant 2.000.000 de roupies Indonésiennes par mois (environ 180$) pour devenir entrepreneur. Depuis, il a fondé sa compagnie de location de scooter, une autre de nettoyage d’automobiles et de moto et enfin une autre entreprise de vente d’eau en bidons de 18 litres qu’il livre dans la région. On ne connaît pas son nouveau salaire, mais on sait que notre scooter a coûté 720.000 roupies pour 8 jours (70$) et que sa femme et ses enfants sont beaucoup plus heureux maintenant qu’il est un entrepreneur à succès! On charge nos 4 sacs restants sur notre mobilette : 2 petits sacs bien comprimés dans le coffre, un moyen mais très lourd à mes pieds et un autre moyen plus léger sur le dos de Noémie. On s’était méthodiquement préparé et on avait fait des tests la veille sur Nusa Penida.
Nous voilà donc parti payer respect à ce majestueux volcan. Chargés comme des mules sur notre 125cc, on se croit un peu comme des locaux… mais avec beaucoup moins de maîtrise de notre 2 roues, il faut bien l’avouer! Heureusement les routes sont neuves et larges, pas un nid de poule à l’horizon! Les 90min de conduite amènent de nouvelles sensations, les villes sont des petites fourmilières où il faut avoir les yeux bien ouverts et les reflex aiguisés pour « suivre le flow » et s’insérer au bon moment dans le torrent de scooters, automobiles, camions, poules, chiens et êtres humains qui traversent. C’est un peu comme aux échecs : tu anticipes 8 coups d’avance! C’est aussi la première fois que l’on roule à 80km/h sur de larges autoroutes, Noémie est terrorisée derrière moi. Quand elle a peur elle me serre les poignées d’amour ou l’appui mains arrière, quand je roule tranquillement elle me flatte le dos en me criant au travers du casque « Merci mon amour! ». Personnellement je m’éclate, je me sens libre. Mais je sers aussi parfois les fesses! C’est toute une expérience de se faire frôler par des autos ou de redémarrer au milieu de 20 autres scooters qui passent par la gauche, la droite, se faufilent et tournent au dernier moment. Idéalement j’aimerais ne pas rouler la nuit et le temps est un peu serré avant qu’elle n’arrive donc je continue de me faufiler à bonne allure mais sans imprudences (promis maman!).
Enfin, un petit chemin hors des sentiers battus annonce le début d’une longue montée où on fait chauffer notre monture. Heureusement l’air se rafraîchit et nous arrivons bientôt à notre hébergement, accueillis par une gang de jeunes locaux jouant de la guitar sur les marches. Le ton est jovial, les « r » sont roulés pour une raison inconnue et nous déposons nos sacs dans notre chambre sur des airs de Bob Marley, Bob Dylan et autres interprétations franchement réussies. On suit la recommandation de notre hôte pour un petit restaurant local pas loin où on se délecte d’un merveilleux curry de crevettes et un cari de poulet à la papaye (avec du riz bien sûr!). On se couche tôt car demain rendez-vous à 7h pour le covoiturage jusqu’au départ de la randonnée.

Peu après un déjeuner frugal le lendemain matin, nous observons la préparation des porteurs qui trimballent entre 25 et 35kg de matériel accroché sur un bout de bambou à moitié ouvert. À une extrémité est accroché un panier tressé dans lequel ils entassent ustensiles de cuisine, huile et objets encombrants; de l’autre ils attachent ensemble des sachets plastiques contenant nourriture, épices, tentes, toilettes et autres objets nécessaires pour nous, frêles étrangers. Leur habit est rudimentaire : tee-shirt, short, sarau et gougounes. Oui oui, ils font la randonnée avec tout ce poids en gougounes! C’est la première fois que nous faisons une ascension avec des mules humaines, j’ai un mélange d’admiration et de respect pour eux mais en même temps j’aimerais ne pas leur infliger tout ce confort nous étant destiné. J’ai l’habitude de faire mes treks en autonomie et de ne pas laisser le fardeau de mes aspirations aux autres. J’ai mal aux épaules et au corps rien qu’à les voir, j’aurais pris plus de simplicité pour une telle aventure. Mais d’un autre côté ces gens gagnent leur vie grâce à cela dans une île où la pauvreté est legion et où il est difficile de se trouver un emploi. Ils sont aussi toute la journée en plein air plutôt que devant des écrans et ils respirent un meilleur air qu’en ville. En même temps, vu la quantité de cigarettes qu’ils fument tous les jours, ce point est sûrement questionnable. Est-ce plus dur pour eux que de labourer des terres en plein soleil pour un salaire de misère? Est-ce une bonne chose ou est-ce que nous entretenons un système pervers d’asservissement aux envies parfois loufoques des touristes occidentaux?

Je n’ai aucune réponse et mes questionnements philosophiques intérieurs sont interrompus par la petite camionnette qui vient nous chercher. Nous montons dans la benne arrière et rencontrons notre guide Indonésien, Awer, qui a des mollets de la taille de ballons de soccer! Les yeux écarquillés, nous faisons aussi connaissance d’un couple d’Italiens, Véronica et Marco, avec qui nous sympatiserons tout au long des 3 jours de marche. Sur la route nous ramassons aussi deux frères Suisses, Tim et Mirko, qui terminent leur voyage par le Rinjani. Nous serons donc 6 partenaires de souffrance et d’émerveillement. Avec mes 41 ans et demi, je suis le plus vieux du groupe, une configuration qui m’arrive de plus en plus régulièrement! Lorsque le plus jeune des deux Suisses me dit son âge (21 ans pour Tim, 26 ans pour Mirko), je me dis que j’aurais presque pu être son père… aouch… Je me console en me disant qu’avec l’âge vient tranquillement une certaine sagesse… ou pas! Mon auto-dérision me fait bien rire à l’intérieur et je souris en regardant toute cette belle jeunesse devant moi prête à en découdre avec le volcan.
Nous arrivons à la première grande étape de l’aventure : la visite médicale officielle du Parc National du Mont Rinjani! Nous nous asseyons dans une bâtisse sans portes et presque sans fenêtres pour remplir un formulaire de santé. Ils nous demandent si nous avons un historique médical… Je me suis déjà fait avoir avec Transport Canada, je décide de ne rien mentionner de la leucémie, de la lobectomie du poumon supérieur droit, de la chimio passée à côté avec la nécrose partielle de la cheville droite qui a suivi, de la fracture de mon coude droit et des autres aléas de la Vie qui ont forgé qui je suis. À la question « Avez-vous un historique médical quelconque? », je réponds de manière diaboliquement rebelle un « Non » assumé. Nous donnons notre taille, notre poids, notre date de naissance, couleur des yeux, nationalité, courriel, adresse, numéro de téléphone, nom de jeune fille de notre mère, numéro de passeport… bref, on se croise les doigts pour ne pas être des victimes d’une fraude d’identité! Ensuite nous passons devant une personne qui prend notre tension avec un stéthoscope et un brassard gonflant. Résultat : 110 de tension pour tout le monde! La pression diastolique? Bah, ah quoi bon! On sort tous en rigolant de cette visite médicale un peu bancale.
Nous remontons tous dans la camionnette et arrivons enfin au stationnement officiel du départ, Desa Sembalun à 1156m d’altitude. Plus que 2600m à faire pour atteindre le sommet! Notre périple durera 3 jours structurés comme suit :
– Le premier nous ferons 1100m en 8km pour atteindre notre campement au sommet de la Caldera à 2639m.
– La 2ème journée est la plus corsée avec l’ascension nocturne jusqu’au sommet, soit de nouveau 1100m de dénivelé mais cette fois-ci sur environ 4 km. Puis 1100m de descente pour retourner au camp déjeuner, suivi de 600m de descente dans le cratère où réside un très beau lac. Et ensuite 600m de remontée pour dormir à nouveau au sommet de la Caldera mais en face de la première nuit.
– La 3ème et dernière journée consiste à redescendre tranquillement pendant 7-8h jusqu’à Desa Senaru à 601m d’altitude où nous nous reposerons dans notre prochain logement.
Voilà le plan… sur le papier 😉
La suite au prochain épisode!

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