Mont Rinjani : le push jusqu’au sommet

Le réveil sonne à 1h30 du matin. Je ressens un mélange particulier de fatigue et d’énergie à revendre. Noémie me dit qu’elle est réveillée depuis une bonne heure et qu’elle a beaucoup réfléchi à l’ascension jusqu’au sommet. Elle préfère ne pas le faire afin de pouvoir compléter les trois jours de randonnée. Je lui dis que c’est une sage décision, qu’elle va pouvoir dormir tranquillement une fois qu’on sera parti et qu’elle n’aura pas les genoux en bouillie à la fin de la journée. On a quand même plus de 1700m de descente à faire aujourd’hui et ce n’est pas son fort. En plus elle ne sera pas seule puisque les porteurs aussi sont dispensés de cette partie douloureuse du trek. 

Je me prépare et sors pile à l’heure pour le départ. Il fait frais dehors mais je suis bien équipé : une couche contre le corps de laine Mérinos pour évacuer l’humilité, une couche par dessus pour maintenir la chaleur en dedans et une troisième pour couper le vent. Vu que je me suis tondu les cheveux avant de partir, une tuque garde ma tête bien au chaud. La nuit est noire et le ciel est étoilé à souhait. Je ne sais pas encore si je préfère le spectacle dans l’hémisphère sud ou dans mon chez moi québécois. Les deux sont grandioses, surtout à ces altitudes et avec aussi peu de pollution lumineuse. 

Nous sommes tous les 5 prêts, on attend juste notre guide Awer qui nous donnera finalement le départ 20 minutes plus tard. Il nous explique que la montée comprend 3 étapes : une première difficile car glissante et pentue, une deuxième vraiment facile car plate et la troisième, la plus difficile car plus pentue, plus glissante et très exposée au vent. Nous devrions arriver au sommet dans 3h, à temps pour le lever de l’étoile la plus rayonnante de notre système solaire. Avant d’arriver à la première étape, nous passons des dizaines et des dizaines de campements qui s’agitent. Les lampes frontales tournoient dans le noir et leurs faisseaux coniques donnent la thématique du départ : la recherche. Les gens cherchent en effet leurs affaires, leurs amis, leurs guides, le prochain endroit où mettre le pied, les crottes et les trous à éviter, la prochaine roche ou branche à agripper pour ne pas glisser et je ne sais quoi d’autre encore. Progressivement toutes ces petites lumières blanches se rejoignent et se mettent à la queu-leu-leu. En avant Guingamp! Malgré l’heure, l’humeur est enjouée dans toute la traînée lumineuse. Nous sommes entre 100 et 200 lucioles à nous lancer à l’assaut du sommet Rinjani. 

Rapidement le terrain devient cahoteux et glissant, serpentant de gauche à droite en une pente abrupte. Des cordes sont installées pour les parties plus dangeureuses. On comprend qu’on est au cœur de la première étape. Les souffles retentissent, les rires se tarissent et toutes les lumières sont rivées dans la même direction : l’amas de sable et de pierres de taille très éclectique sur lequel nous finissions tous par glisser à un moment ou un autre. En moyenne pour moi c’est 4 pas en avant, 1 glissement vers l’arrière. J’adopte la technique de la marche en canard pour avoir une poussée mieux répartie à l’horizontale sur mes pieds. La machine s’huile assez vite et le coeur commence déjà à battre la chamade. Il faut justement une petite pause pour ajuster la quantité de couches et surtout ne pas se retrouver trempé de sueur! Je garde juste ma première protection, enlève la tuque, retrousse mes manches et me voilà reparti. Bizarrement j’ouvre la marche de notre groupe. Je dois dire que je préfère souvent être devant lors d’une randonnée, je vois plus facilement des animaux de cette manière. Mais ici pas de bêtes à observer, juste le sol et mes pieds qui tentent de résister à l’envie de surfer vers l’arrière sur un fond sableux et des roches hasardeuses. Awer me dit d’attendre le groupe alors je reprends mon souffle un instant. Lors des montées j’adopte un rythme soutenu et régulier, j’aime sentir mon cœur se battre pour mes muscles, je me sens vivant. Je sais qu’il faut économiser son énergie dans ce genre d’ascension mais je ne peux m’empêcher de le voir aussi comme un bon entrainement cardio-vasculaire. Mais le guide veut qu’on reste groupé alors je ralentis un peu la cadence.

Après de bons efforts soutenus, nous voilà arrivés à la deuxième étape, la soit disant « facile » et « plate ». Je râle intérieurement après Awer, ce n’est pas du tout plat comme section! Ça continue de monter! Bon heureusement c’est effectivement plus facile et bien moins glissant. Mes chevilles, mes genoux et mon bassin me remercient de quitter le mode canard et de retourner en mode normal. On fait même une petite pause en chemin. Le vent a commencé à se lever un peu, il est temps de remettre mon K-Way. Alors que l’on reprend l’ascension, les Suisses décident de passer la seconde et prennent la tête de notre cortège. La première phase a dû être juste un petit échauffement pour eux car ils voguent désormais à vive allure. Véronica elle a eu un peu plus de mal durant la première partie et les Italiens en lune de miel ferment donc la marche. Cette partie est l’occasion d’observer un peu plus les éclairages au loin des villes, des zones d’élevage des homards, des crevetiers au loin sur la mer et du serpertin de lumière qui continue à ramper sur la crête de notre hôte. Mais on reste quand même vigilant, nous sommes justement sur une crête variant de 1 à 3 mètres de large avec de chaque côté des ravins de plusieurs centaines de mètres. Je pense que beaucoup de touristes ont en tête le décès récent de la Brésilienne qui a déboulé dans une de ces pentes sans fin. 900m de chute il paraît… Ça doit faire bizarre quand même de sentir le sol disparaître sous nos pieds avant de se heurter de nouveau aux roches instables qui déboulent avec nous. Je chasse tout ça de mon esprit et je me reconcentre sur le moment présent. 

La pente abrupte et le sol sablo-rocailleux sont de retour, nous commençons sûrement la dernière partie de l’ascension. Je commence à gravir la pente raide quand soudain le vent explose et devient brutalement fort. Je m’arrête un instant, surpris par autant de violence et de puissance. Dans ma tête une musique s’est lancée, un morceau qui donne un ton inquiétant à cet adversaire invisible : « O Fortuna, Carmina Burana » de Carl Orff. Ça parle de la destinée et de l’incapacité des dieux et des mortels à y échapper. Cette dernière partie va être épique, je le sens. Je vais devoir être mentalement fort et endurant. Les chœurs latins, les tambours et cymbales eux sont partis en feu dans ma tête :

O Fortuna

Velut luna

Statu variabilis

Mon adversaire ne fait pas que siffler dans mes oreilles, il me pousse en arrière et vers la droite, comme pour me faire tomber dans la gueule du volcan millénaire. Je dois désormais me pencher en avant et vers la gauche pour lutter. Je mets ma capuche pour couper l’air glacial sur mon crâne. Je marche trois pas, je glisse de un en arrière. Il faut maintenir l’équilibre, rester focus. La pente continue de se prononcer, inébranlable. Ça commence à forcer sur les mollets et les cuisses. Une petite acalmie de vent et les voix dans ma tête elles-aussi emboîtent un ton plus calfeutré, accompagnées cette fois-ci de violons graves et menaçants :

Semper crescis

Aut decrescis;

Vita detestabilis

Nunc obdurat

Et tunc curat

Ludo mentis aciem

[…]

Au fur et à mesure que je monte, la crête me parait plus large, comme si la musique aggrandissait la scène sur laquelle je souffre. Le vent repart de plus belle, je glisse et halète. Je ralentis le rythme, j’ai donc bien du mal à le trouver mon rythme dans cette adversité. Le vent me giffle et j’ai l’impression qu’il me vole l’air devant moi. J’ai du mal à respirer, je sens une panique qui commence à se développer, je n’ai plus d’air, j’ai du mal à respirer. Je marche deux pas, je glisse de un en arrière. Même la technique du canard ne marche plus. C’est dur, et toujours cette impression de ne pas arriver à attraper l’air juste sous mon nez. Le vent s’amuse de la scène et continue de me fouetter et de me faire vaciller. Je m’arrête, il faut que je reprenne mon sang froid. Je ferme les yeux et me calme tandis que mon adversaire se déchaîne. Tranquillement je reprends le dessus, me convainc que l’air est là, accessible tout autour de moi. Je reprends mon souffle et me rappelle ce que je m’étais dis en arrivant à Lombok : « l’ascension se fera dans le respect de mère nature ». Cela m’apaise. Comme lorsque je médite, je focalise toute mon attention sur ce que j’ai de plus vertueux à cet instant précis : ma respiration. Les chœurs continuent de chanter les fables du destin dans ma tête. Si le mien est de m’arrêter là, vaincu, alors il faut que je l’accepte. Je laisse pour la première fois en randonnée cette option ouverte. Je décide cependant de réessayer de continuer en adoptant une autre attitude : me battre dans le respect des lieux et de l’adversité qui les accompagne. Je réouvre les yeux et je fais le point : je me sens mieux mais je dois trouver mon rythme face aux éléments. 

Je repars lentement mais sûrement. Le terrain est de plus en plus glissant mais en allant doucement je m’ancre mieux dans le sol. Je fais quatre pas, je recule de un et je m’arrête pour reprendre mon souffle. Et je répète l’opération. C’est long mais tranquillement j’accepte cette nouvelle mesure de mes pas qui battent le sol. J’avance et passe à côté de nombreuses personnes qui ont l’air de souffrir elles aussi. Certaines sont assises ou allongées par terre, cherchant à s’abriter un instant du vent qui se déchaîne. Leur abri : quelques rares gros rochers qui trainent par-ci par-là. Il fait froid, très froid. Je dois marquer une pause moi aussi pour rajouter une couche sous mon coupe-vent, remettre ma tuque et mes gants. Toute une mission surtout quand on a les doigts gelés. La musique épique de « O Fortuna, Carmina Burana » repart dans ma tête.

[…]

Sors salutis

Et virtutis

Michi nunc contraria,

est affectus

et defectus

semper in angaria.

Mes mouvements sont tellement lents. J’ai l’impression de prendre une éternité à enlever le sac de mon dos, à l’ouvrir, à récupérer ma deuxième couche et la sortir. Moment désagréable : il faut maintenant enlever ma seule vraie protection contre le vent ravageur afin de pouvoir enfiler ma deuxième couche. Je tremble et j’ai du mal à emboîter ensemble les deux côtés du zip de mon pull. J’y arrive finalement après moultes tentatives et glisse trop vite la fermeture vers le haut qui se prend dans le tissu et se coince. Osti pas maintenant! Je réchauffe mes mains et mes doigts et j’arrive enfin à le décoincer et zipper le tout jusqu’en haut. Vite, remettre ma coque protectrice du vent! J’ai l’impression d’être empoté tellement tout cela me prend du temps. Les Italiens me rejoignent et me dépassent, ça n’a pas l’air facile pour eux non plus. Awer qui ferme la marche me demande si tout va bien, je lui lance un oui énergique pour me redonner du courage!

J’ai une pensée pour mon amoureuse et je me dis qu’elle a vraiment bien fait de rester en bas. Je me demande si elle a conscience de la bataille qui sévit par ici. Je repars et cela me prend du temps avant de me réchauffer. Le souffle du vent glacial nous mord désormais. C’est la première fois que je vis ça. Cette montée est interminable! 1100m de dénivelé en 4km avec pareilles rafales ce n’est pas une mince affaire. La musique est en boucle dans ma tête, je continue me petits pas en entendant les tambours résonner dans ma tête. Les cymbales claquent dans ma cervelle dès que je glisse, comme pour donner un effet dramatique à la scène. Tranquillement je me réchauffe un peu et j’ai une cadence assumée : 4 pas en avant, 1 glissement en arrière, arrêt pour reprendre 2-3 bonnes respirations et on recommence. Je l’ai mon nouveau rythme! Beaucoup de monde s’arrête longtemps et se cache au plus profond de leur cagoule pour se protéger. Je continue à avancer. La voie et très souvent rectiligne et sans nouveauté, peu de virages pour changer la douleur de place. La monotonie est une autre difficulté à surmonter. Ça rajoute vraiment un effet interminable à ce dernier push.

Je continue, 4 pas à la fois, sans pause trop longue. Parfois il faut utiliser les mains au sol pour se stabiliser comme on peut. Je rattrape les italiens, vérifie que tout va bien, ils tirent la langue et Véronica n’a plus de fun. Je les encourage et continue sur la mélodie inaudible des chants médiévaux et des violons qui donnent le tempo. Je rattrappe Tim, le plus jeune du groupe. Il est assis là, il a froid et il est fatigué. Je lui dit de tenir bon et d’y aller doucement. Enfin un petit virage vers la gauche et de la roche dure à agripper. Merveilleuse sensation qu’est le changement! J’entre dans une zone qui ressemble à un petit « half-pipe » pour snowboardeur de l’extrême. Heureusement il n’y a pas de neige ici. Je vois au détour d’un virage serré vers la droite une plateforme où beaucoup de cônes lumineux s’agitent. Serait-ce le sommet? Suis-je sur le point d’arriver? Une rafale de vent s’engouffre dans le « half-pipe » et me pousse en avant. Je fais un grand pas pour ne pas tomber en avant, mon pied glisse sur un tas de graviers mal placés puis s’arrête retenu par une pointe rocheuse perçant le sol. Rester concentré. De toute manière ça n’est sûrement pas encore le sommet, ça doit être un endroit plat où les gens font une pause. J’essaye de me convaincre que ce n’est pas encore l’arrivée mais la musique dans ma tête entâme son dernier couplet. 

Hac in hora

Sine mora

Corde pulsum tangite;

Quod per sortem

Sternit fortem,

Mecum omnes plangite!

Dans toute la splendeur d’une épique finale à rallonge, les trompettes pétaradent à tout va, les tambours battent forts et résonnent dans ma poitrine à intervalles réguliers, les violons font chauffer leurs archets, le triangle cingle dans tous les sens, les notes sont répétées et repétées, battuent en fanfare. Comme moi les trompettes s’époumonnent, la note finale se rapproche, surtout ne pas croire que c’est la fin, ne pas être pris de court, ne pas se réjouir trop vite ni vendre la peau de la bête avant d’avoir touché au but. C’est dans une explosion de notes et d’émerveillement que j’arrive enfin au sommet, les trompettes et violons poussent leur dernière mélodie en harmonie avec les chœurs qui tiennent la note tout en contrôle, les tambours et le triangle se taisent, le long hymne au destin qui a retenti en moi s’arrête d’un coup et me laisse admirer le paysage et le goût de l’accomplissement. Le Rinjani m’aura ouvert son royaume tout en me martelant de coups. Il m’aura réappris le sens des mots persévérance et récompense. Je suis ému et me rend compte que je suis le deuxième de notre groupe à être arrivé. Pas mal pour un quarantenaire! 

10 minutes après, Tim nous rejoint fatigué, suivi un autre 10 minutes plus tard par Marco et Véronica escortés par notre guide. On se félicite chaleureusement pendant que les premières lueurs du soleil donnent une lueur orangée à l’horizon et aux nuages qui l’accompagnent. L’océan de côton blanc se déverse lentement dans les diverses ravines et crevasses de la longue robe du volcan en contrebas. Nous sommes de plus en plus nombreux sur notre promontoire, les gens s’entassent et se battent pour les meilleurs points de vue. Les instagrameuses en herbe prennent toutes le même style de photos : 

– Vue de dos avec les bras ouverts en l’air vers l’immensité du paysage se déployant devant elles;

– Vue de face, le corps subtilement tourné sur le côté, un genou légèrement replié et orienté vers l’intérieur pour donner un air plus « girly ».

Les poses se succèdent mais ont du mal à sortir de ce carcan. Pour ma part je fais la queue pour la traditionnelle photo avec l’écriteau au nom du Mont et gravé de l’altitude atteinte à la sueur de notre front. Le vent continue de siffler et Mirko avec sa montre « intelligente » me dit qu’il fait autour de 2 degrés. On savoure frileusement toutes les nuances des couleurs qui s’épanouissent devant nous. On voit de plus en plus clairement l’intérieur du cratère qui cache un volcan dans le volcan! Des fumerolles s’envolent de ce bébé qui grandit.

Le spectacle me rappelle que je suis sur un monstre qui a explosé en 1257, la plus forte éruption volcanique répertoriée des 2000 dernières années! L’intensité était telle que cela a défiguré l’ancienne montagne et provoqué une mini âge des glaces sur la terre. Je fais une dernière fois le tour afin de m’imprégner de ces lieux uniques et je paie respect à mon hôte partiellement endormi. Le moment est venu de redescendre, notre guide est congelé!

Le reste de la journée est toute une épopée elle aussi! Découvrez-la dans le prochain article!

  1. Le Laos vous propose des roches étonnantes pour grimper, je n’ai jamais vu ça. Par contre, jamais de la vie…

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