Nous amorçons le retour vers le poste 5 et découvrons tous les paysages manqués lors de l’ascension nocturne. À droite la robe du volcan est craquelée en belle ravines qui s’enfoncent dans le lointain. Les couleurs sont verdoyantes et amènent de la douceur au géant. Au loin plusieurs villes de taille moyenne, pour l’Indonésie, se succèdent et des bordées de pêcheurs rentrent tranquillement du grand large. À gauche, le cratère se dévoile de plus en plus. Environ la moitié du fossé offre toutes les gammes de rouge possible : alizarine, bordeau, écarlate, bourgogne, cardinal, carmin, cinabre, Falunsky, sang, rouillé, sangria et d’autres encore que je ne saurais nommer. Les nuances de marron et de gris viennent apporter du relief et mettent en valeur ce fabuleux bouquet. En bas dans le cratère, le mini volcan dans le volcan dévoile ses courbes et ressemble à un nouveau né tout potelé. Le lac sur lequel il sommeille renvoie quant à lui différents bleus tirant doucement vers le turquoise. Au centre nous découvrons la source de nos souffrances : une crête escarpée au cent nuances de gris composée de roches, de sable et de poussière. Cette dernière s’élève d’ailleurs haut dans les airs derrière chaque randonneur, poussée par le vent qui heureusement s’est un peu adoucit. Je descends et en prends plein les yeux, que ce soit de ces magnifiques paysages mais aussi de toute cette poussière en lévitation. Je me rends rapidement compte que le meilleur moyen de descendre consiste en fait à surfer sur la crête, en glissant joyeusement sur la caillasse qui nous sert de vague. Même si je mange littéralement la poussière, je prends rapidement goût à cette nouvelle forme de descente et du hardrock joue désormais dans ma tête : « Smells like teen spirit » de Nirvana, « All I want » the Offspring ou encore « Crawling » de Linking Park. Chacune de mes chutes en arrière est ponctuée d’un grand « touriste! » des guides alentours qui se moquent gentiment de nous autres. Je m’esclaffe avec eux.
Après moultes glissades de plus en plus contrôlées, je m’arrête un instant et regarde en arrière. J’admire respectueusement ce sommet et toute cette dernière étape aussi pentue qu’ardue. La poussière donne un ton mystique à la bête, s’envolant dans le ciel telle des fumerolles d’autrefois. Certaines personnes sont encore en train de faire l’ascension, je les encourage en pensant à tout ce qu’il leur reste à faire puis repars dans mes glissades effrénées. Awer me dit de ne pas marcher seul, je reste donc toujours à proximité d’autres groupes car le mien est… un peu trop lent à mon goût. J’arrive bientôt à mi chemin et les couleurs continuent d’évoluer et de dévoiler plus de détails sur la flore et la roche environnante. Plus je descends et plus les arbustes se font nombreux et moins chétifs. Je m’émerveille devant les centaines d’Edelweiss que je croise, et qui elles ont l’air d’apprécier le rude climat des hauteurs. Au loin apparaît majestueusement le Mont Batur de Bali. Une autre île, un autre volcan endormi. Je commence aussi à apercevoir toutes les tentes de notre campement. C’est impressionnant de voir toutes ces toiles installées au sommet de la Caldera. J’espère que Noémie a réussi à se rendormir et se reposer un peu. Je croise un macaque qui semble s’être battu, il a la queue en sang, mordue à trois endroits distincts. Ça n’a pas l’air de trop le gêner et nous nous croisons l’air de rien. Malgré qu’ils puissent parfois être envahissants voir agressifs, c’est quand même chouette de croiser des singes comme ça pendant une randonnée. J’en profite pour m’arrêter un peu pour attendre mon groupe qui est vraiment loin derrière.
Les Suisses sont les premiers à me rejoindre et semblent las de cette descente interminable. Nous décidons de continuer ensemble mais rapidement je les distance, ils sont décidément bien trop lents pour moi! La dernière étape avant le campement se passe sans encombre, je continue de dévaler la pente et les virages en doublant de nombreux groupes fatigués. Me voici aux premières tentes, il suffit maintenant de retrouver les nôtres. Je passe deux premiers campements et crois être arrivé au troisième, descends sur un plateau en contre bas chercher nos tentes, ne les trouve pas, remonte, continue plus loin, ne reconnaît pas le lieu, fais demi-tour, reviens au deuxième campement, cherche, toujours rien. Merde, je ne me souviens plus où nous sommes installés! Des Français déjeunant sur le bord du chemin et m’ayant vu passer déjà deux fois, m’invitent à manger avec eux. Quitte à être perdu, autant l’être l’estomac plein me lancent-ils taquins. Je ris avec eux mais décline gentiment l’invitation, j’ai plus envie de retrouver ma bien-aimée que de manger. Je leur re-re-re-souhaite bon appétit et décide d’aller plus loin en avant. Heureusement je finis alors par retrouver nos tentes! Les porteurs m’accueillent et me félicitent tout souriants. Ma douce, elle, est encore bien emmitouflée dans son sac de couchage auquel elle a rajouté le mien pour plus de chaleur et de confort! Tranquille la vie par ici! Je me glisse sous la tente et elle me demande comment c’était. Je lui raconte le tout en lui mentionnant qu’elle a bien fait de ne pas venir! Elle me félicite et m’embrasse tendrement. De son côté elle a eu du mal à se rendormir car les départs se sont étalés pendant longtemps jusqu’à 3h, 3h30 du matin! Puis à 5h45 les personnes qui avaient décidé de ne pas faire l’ascension ont commencé à se lever et à jaser tout autour. À ce moment là elle a décidé d’aller voir le lever du soleil au dessus du campement avant de revenir se blottir au chaud.
Vingt à trente minutes après mon arrivée, les frères nous rejoignent, suivis quelques temps ensuite par les Italiens et notre guide. Le couple en noces est cuit et Marco vide de chacune de ses chaussures un long filet de poussière qui en dit long sur l’intensité de cette ascension. Nous rigolons vivement.
Déjà les porteurs nous servent une boisson chaude et un déjeuner pour nous redonner des forces. À peine terminé qu’Awer nous fait signe qu’il est temps de partir, la journée ne fait que commencer! Bizarre comme sensation après avoir englouti 1100m de montée puis la même chose en descente en environ 5h30 de marche. Je me dis qu’on a fait seulement la moitié, ouf, ça va être intense! Nous voilà donc repartis, cette fois-ci pour descendre dans le volcan et rejoindre le lac à 600m en contrebas. Les paysages sont de nouveau magnifiques. Les tons de rouge ont laissé place à de belles nuances de vert et l’ambiance désertique est remplacée par une explosion de vie dont les oiseaux chatonnent l’hymne. La descente est abrupte, les marches sont hautes, les roches inégales et mes jambes commencent à danser le Tamure. J’ai la musique du Fenua en tête tandis que je clos la marche.
Juste avant d’arriver au lac, nous traversons un pont suspendu dont nous apprendrons la rupture quelques 24h après notre passage, faisant deux blessés dont un grave, évacués par hélicoptère. Cet incident entrainera la fermeture entière du Mont Rinjani pendant un mois par mesure de sécurité, le temps des réparations. Au moment de traverser nous avons de la chance mais nous ne le savons pas. Un grand merci à notre bonne étoile, tu fais un sacré boulot!
Nous arrivons donc au lac sans encombre. C’est un endroit particulier mêlant la beauté d’un paysage surréel aux dégâts des êtres humains : des déchets de partout. Il y a tellement de plastiques, de cannettes, de restes de riz, d’épluchures de bananes et de repas entiers jetés par-ci par-là qu’on ne sait même plus où s’assoir pour admirer le paysage. Même l’eau est dégueulasse à 2000m d’altitude… Je suis dégouté de voir cela… Nos porteurs nous installent une petite bâche sur laquelle nous nous collons tous pour éviter les saletés et pouvoir manger notre dîner. Je n’ai même pas faim tellement je suis attristé. La montagne est pour moi un lieu sacré, un lieu où mes canaux lacrimaux font glisser des larmes jusque sur mes joues en guise de respect de ses vieux sages qui nous accueillent. Se sont des vestiges de combats titanesques entre croûtes océanique et continentale, ou des soupapes relâchant la pression des entrailles de la Terre, mais toujours ils sont des témoins de centaines de millions d’années d’évolution et de changements. Ainsi à ce moment mes yeux sont secs et ma gorge nouée, j’ai le cœur lourd et mon corps affiche une déception marquée envers l’humanité et son manque de respect pour la nature et la planète qui lui offre refuge.
Awer s’approche de nous pour nous proposer 2 options :
Option 1 : on continue avec le plan initial, soit une quinzaine de minutes à une source chaude un peu plus bas puis une remontée de 600m bien corsée pour dormir sur la crête d’en face avec un coucher de soleil.
Option 2 : on passe 45-60min aux sources chaudes puis on s’enfonce dans la vallée pour la nuit. Pas de coucher de soleil mais le dénivelé est plus relax et mieux réparti. Il faudra payer un transport par contre à la sortie pour nous ramener à Senaru.
Québécois et Italiens lèvent tout de suite la main pour l’option 2, les Suisses auraient préféré l’option 1 mais suivent le choix du groupe sans problème.
Nous voilà donc repartis pour les sources chaudes. En 45min nous y sommes, deux tout petits bassins où s’agglomèrent les touristes en quête de soulagement articulaire et musculaire. On enfile rapidement nos maillots de bain et nous voilà à faire trempette dans une eau proche de 40 degrés par une température extérieure de 35 degrés avec 85% d’humidité… Ce n’est clairement pas le plus agréable… mais ça apaise malgré tout. On barbotte et on jase avec nos compagnons une bonne demie heure puis nous voilà de retour dans nos habits totalement dégueulasses et encore humides de sueur. Ce n’est pas grave, on se sent quand même un peu plus propre!
Nous arrivons une heure trente plus tard à notre dernier campement. Nous sommes dans la brume et ne voyons rien d’autre que les tentes et hautes herbes alentours. Nous nous allongeons un peu sous nos toiles d’un soir afin de souffler un peu après cette rude et interminable journée de marche. Tout proche nous entendons des « poc pling poc poc pouc ». Qu’est ce qui peut bien faire un tel rafu? En sortant la tête de notre tente nous découvrons avec surprise que nos porteurs sont en train de nous préparer… DU POPCORN!!! On n’en revient pas, du popcorn fraîchement éclaté en pleine jungle dans la montagne! Ils nous le servent avec un grand sourire qu’on leur retourne d’un air hébété. Nous sommes assis là avec nos popcorns et le film projeté pour nous consiste en un défilement de nuages qui laissent parfois apparaître en face de grands pans de murs verdoyants allant jusque haut dans le ciel, avec quelques macaques ayant senti la nourriture et venus voir si nous avons quelques portions pour leur petite tribu. Rapidement le soleil se couche et les nuages laissent place à un ciel aux mille étoiles. On se croit au cinéma grandeur nature. Que c’est beau! Un dernier excellent souper nous est servi et nous nous effondrons dans nos duvets pour un repos bien mérité.
Le lendemain est notre dernière journée de randonnée. Nous traversons une jungle de plus en plus dense, complètement différente de celle du premier jour. Les arbres ici sont majestueux, de vrais collosses desquels tombent d’immenses lianes qui parcourent la jungle et rendent chaque plante connectée. Les oiseaux gazouillent gaiement et nous avons même la chance d’entendre au loin des singes noirs qui semblent s’amuser. Soudain une chasse folle de trois lointains cousins qui se rapprochent, ils passent même pas très loin au dessus de nous, s’époumonent en hurlant comme des guerriers. Ils virevoltent et on les discerne à peine dans l’épaisse masse de branches, de feuilles et de lianes. Les cimes vibrent, les branchages craquent, les lianes swinguent, ça hurle à tout va et, en deux temps trois mouvements, voilà notre trio descendu en trombe au sol par un jeu de glissades habillement contrôlées grâce à leurs 2 grandes mains mais aussi leurs 2 grands pieds préhensibles. Ils continuent de se courir après au sol, généreux en sonorités saccadées, et disparaissent rapidement dans l’épaisseur des feuillages. Nous sommes couacs. Que venons-nous de vivre là? On ne sait pas trop mais le spectacle restera dans nos mémoires puisque de toute façon nous n’avons même pas pensé à dégainer nos appareils photos. Quel meilleur moyen de terminer un trek sur le Mont Rinjani que par un tel spectacle? Nous finissons la randonnée après environ 5h de marche au total. Nous échangeons nos impressions pour ces 3 jours et prenons quelques dernières photos de groupe. Dans la remorque de la camionnette qui nous ramène à nos auberges nous rêvons à voix haute d’une bonne douche. Nous serons les premiers à avoir ce bonheur, juste après avoir dit au revoir à nos compagnons d’émerveillement et de souffrance, à notre guide et à nos porteurs qui arborent toujours un grand sourire. Merci à tous et merci à notre hôte volcanique qui nous aura permis de nous sentir tout petit face à la puissance de mère nature et du temps qui passe.


























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