Java, hors des sentiers battus

J’écris cet article avec de la musique dans les oreilles : un mélange d’électro et de piano, un rythme répétitif, pas de paroles. Ça me permet de prendre une petite pause des mégaphones des mosquées qui ponctuent les journées de leurs prières respectives, créant une joyeuse cacophonie des heures durant. Ce qui est drôle avec le Spotify gratuit, c’est que les publicités sont en indonésien ici!!

Je m’en allais vous parler de l’île de Java, puisqu’on est rendus là depuis quelques semaines. Sur cette île, ça y est, on a les deux pieds dans la sabbatique. Je veux dire en termes de rythme, je n’ai plus l’impression que les vacances prendront fin demain, j’ai bien intégré que ma vie ressemblerait à ce dernier mois, au quotidien, et cette perspective me plait. Cela dit, on n’avait plus rien de planifié à partir de là, ce qui change quand même la dynamique, mais disons que j’ai complètement décroché! Une autre chose qui change aussi, c’est que Java est une grande île, dont on ne fait pas le tour en scooter en 3 semaines, donc il a fallu investiguer d’autres moyens de transport… du plus confortable au plus folklorique!

L’île de Java se situe juste à l’ouest de Bali, on y est entré par bateau de nuit, dans le port de Banyuwangi. Le lendemain matin, notre hôte nous a mis deux masques dans les mains, ce qui nous a rappelé nos journées de bricolage dans Martha, qu’on salue en passant (merci à Mich et Marine pour le gardiennage). Il nous a conduit jusqu’à l’entrée du parc du Kawah Ijen, le fameux volcan dont le cratère est inondé d’eau acide, sur lequel circulent de nombreuses histoires à propos de ses flammes bleues qu’on ne commentera pas car, ayant choisi de faire l’ascension de jour pour éviter la foule qui monte de nuit en se marchant sur les pieds paraît-il, on ne les a pas vues. Par contre, on avait le site pour nous tous seuls ou presque et ça, c’était top!

La montée est escarpée mais assez rapide. Arrivés en haut, une intense odeur d’oeuf pourri nous saute au nez et nous prend à la gorge, vite, on enfile nos masques. Autour du cratère, il n’y a plus aucune végétation et des volutes de fumée entrelacées à des nuages nous dévoilent tranquillement le fond du cratère, d’un bleu turquoise qui contraste bien avec le gris monotone du décor. On descend plus proche du lac et on découvre, à la base de la fumée, comme des cheminées jaunes de souffre. C’est de là que les mineurs extraient les énormes blocs de souffre en guise de gagne-pain. Honnêtement ça fait un peu mal au coeur : leurs paniers peuvent penser jusqu’à 65kg, ils travaillent toute la journée dans la fumée et les odeurs qui nous restent dans la bouche plusieurs heures après, le tout sans masque. On se demande s’ils ont encore le sens du goût.

En fin d’après-midi, on embarque dans le train direction Probolinggo, au pied du mont Bromo, dont le nom est dérivé du dieu hindou de la création : Brahma. C’est un volcan qui trône au beau milieu d’une mer de sable, qu’on traverse en moto avec des locaux un peu cowboys : ils connaissent un moyen de contourner l’entrée du parc donc ils nous font payer moins cher. Après une ride dans le sable, on nous dépose au pied d’un escalier qui se rend au bord du cratère. On gravit les une ou deux centaines de marches avant de découvrir une vue plongeante sur le coeur du volcan, et pas intérêt à tomber dedans!

Après ces deux volcans, nous avons fait route vers notre première destination d’escalade : le village de Trenggalek. Comme ce fut une expérience épique qui mérite un peu de détails, vous allez devoir être patients car elle fera l’objet d’un prochain article. Je peux quand même vous dire que relier deux villes javanaises en transports en commun, c’est relativement simple. Mais se rendre dans un village absolument pas touristique pour faire une activité qui n’est clairement pas le sport national, c’est toute une aventure! Je peux aussi vous dire qu’après cette épopée, j’avais vraiment besoin de me poser dans un même endroit pour plusieurs jours, au calme. Et quand Mathis m’a proposé de rester 4 jours à Pacitan (prononcer « Patchitane ») au bord de l’océan, je n’ai pas été difficile à convaincre.

Pacitan, ça a été un coup de coeur unanime et presque instantané. Cette petite ville a atterri sur notre itinéraire lorsqu’on était à Kuta, sur l’île de Lombok, où un jeune français, guide touristique à Paris, nous en a vanté sa plage de surf. Mais Pacitan, c’était beaucoup plus que ça. La première journée, nous avons marché sur la plage jusqu’à y trouver un surfeur à admirer. Pendant le spectacle, deux indonésiens sont venus nous parler, curieux d’en savoir plus sur notre pays, sur notre voyage et surtout nos destinations indonésiennes. Habitués à nous faire systématiquement vendre quelque chose à l’occasion de ces conversations, on nourrissait l’échange avec le strict minimum. Et puis la femme de l’un des deux hommes nous a offert une assiette de laitue et saucisses, et il était clair qu’elle n’attendait rien en retour. Personne ne nous avait jamais rien offert avant l’île de Java. On a senti que l’échange était sincère, ça nous a fait du bien. Et puis le surfeur est sorti de l’eau et nous a été présenté. Sans prétention, Rian, c’est son nom, nous a dit qu’il donnait des cours de surf. D’ailleurs, il rêve un jour d’ouvrir sa propre école. Deux heures plus tard, Mathis était dans l’eau avec lui et après deux heures de cours, il était rincé de ses prouesses. Le lendemain, il réitérait l’expérience.

Les jours suivants, on a cherché d’autres plages à proximité sur Google maps, et on a atterri avec notre petit scooter dans des endroits incroyables. La plage de Pangasan avec ses rizières, son sable noir et ses pêcheurs d’on ne sait trop quoi m’a fait monter les larmes aux yeux. Et pour notre dernière journée, nous avons trouvé la plage de Kaiuluh grâce à deux jeunes écoliers qui nous ont accompagnés en scooter après que notre GPS nous ait perdus. Nous avons été accueillis par la mamie de la plage qui nous a offert une purée de manioc sucrée (on commence à prendre l’habitude de se faire offrir des choses!), avant de se retrouver seuls au monde sous les cocotiers.

Après ces 4 jours hors du temps, nous avons pris la route vers la grande ville de Yogyakarta – Jogja pour les intimes – connue notamment pour ses temples, moins connue pour son escalade, qui nous a réservé quelques surprises encore une fois, on en parlera plus tard. On avait loué un scooter pour rayonner autour de la ville pendant nos 6 jours dans la région : assise en arrière, je m’en remettais à Mathis pour gérer le flot de scooters, vélos, camions et autos qui évoluait en un bordel organisé. Ce n’est définitivement pas mon moyen de transport préféré mais je reconnais que ça nous sauve beaucoup de temps et que ça nous donne une belle liberté! Durant notre séjour, on a visité Tebing Breksi, une ancienne carrière reconvertie en site touristique Instagram, avec vue sur le Mont Merapi, l’un des volcans les plus actifs au monde. Les indonésiens adorent se prendre en photo. Il faut toujours qu’ils soient sur le cliché, pas de paysage vierge, surtout. Et s’il peut y avoir un touriste sur la photo, c’est encore mieux, je pense qu’on est devenus des stars sur tiktok. Ça fait que dans certains sites, il y a des files d’attente pour payer un gars qui vous prendra en photo pour quelques milliers de roupies sur le spot instagram. Les poses sont toujours les mêmes, chacun connaît son meilleur profil. À Tebing Breksi, comme il n’y avait personne et que c’était gratuit, on a pris quelques poses pour rire.

Entre deux séances d’escalade, on a aussi visité deux monuments UNESCO. Le temple (Candi) Prambanan est un lieu de culte aux figures hindoues Brahma, Shiva et Vishnu. Originellement composé de 240 structures, il fut abandonné puis détruit par un tremblement de terre au 16ème siècle. Au milieu des décombres, 6 temples ont été reconstruits à partir des anciennes pierres en bon état et de nouvelles pierres identifiées par une rondelle de métal. On a accepté l’offre d’un jeune guide de nous faire la visite, mais son accent était tellement fort que je n’ai pas compris grand chose! Tout de même, les constructions sont impressionnantes et les fresques gravées qui ornent les murs racontent des histoires anciennes.

Candi Borobudur est un lieu de pèlerinage bouddhiste. Si les raisons de sa construction demeurent incertaines, le temple a été abandonné pendant plusieurs siècles et redécouvert au début du 19ème, enterré sous les cendres d’une éruption du volcan Merapi au fin fond d’une jungle par un explorateur envoyé par les hollandais. Progressivement, une opération de réfection a été menée, et notamment pour endiguer les problèmes de drainage, le temple a été démonté pièce par pièce, inventoriées puis assemblées de nouveau. Il faut se rendre compte que ça implique 1,6 millions de blocs et plus de 600 personnes. Aujourd’hui, le temple a retrouvé sa vocation de lieu de culte et de pèlerinage et les étages les plus hauts sont d’ailleurs réservés aux pratiquants.

Après avoir payé nos billets d’entrée, on monte dans un petit train qui nous amène à travers une sorte de parc sans intérêt particulier jusqu’à une deuxième entrée où attendent les touristes. On nous donne des sandales spécifiques que tout visiteur doit porter et qui ont notamment une semelle en mousse conçue pour préserver la pierre de ce haut lieu touristique. Puis on nous appelle par un numéro et on rejoint notre guide identifiable par un petit drapeau. Il nous amène alors au bord d’une grande allée bordée de drapeaux de l’Indonésie, au bout de laquelle on aperçoit enfin le majestueux monument. Le temple n’est pas très haut mais forme un carré parfait de 118m de côté. Il abrite plus de 500 statues de Bouddhas, dont la majorité n’ont plus de tête. Si certaines ont été détruites, il paraît que d’autres trônent dans des musées occidentaux ou chez des collectionneurs privés. Accompagnés de notre guide, on s’en approche, on en fait le tour, on en gravit les marches. La visite est très bien orchestrée pour qu’un nombre maximum de personnes y déambulent en ayant toutefois une impression d’espace. L’ambiance est particulière rendus en haut, c’est touchant d’être dans un lieu hautement historique et religieux, qui pourtant cache encore beaucoup de secrets. Borobudur est en effet un site archéologique important en Asie du Sud-est et son histoire fait l’objet de nombreuses controverses, ce qui explique peut-être que les informations à son sujet restent relativement factuelles et s’attardent peu sur le plan culturel.

En parlant de culture, Yogyakarta a aussi été l’occasion de fêter, parmi les indonésiens, les 80 ans de l’indépendance de cette ancienne colonie des Pays-Bas. Depuis qu’on est arrivé, il y a plein de drapeaux dans les rues, des fanions aux couleurs rouge et blanc. On a été témoins de répétitions de prestations, notamment à Trenggalek et à Pacitan. Ça se passe le 17 août. Pas évident pour nous de savoir exactement ce qui se passera car les indications sur internet sont en indonésien, mais on comprend qu’on peut se rendre sur la rue Malioboro pour des défilés. La rue est bondée. Il y a plein de petits marchands de nourriture mais surtout, l’allée est délimitée par des barrières derrière lesquelles s’entasse une foule indonésienne. De la musique locale joue à fond les ballons et on se fraye un passage pour admirer, en début d’après-midi, un défilé de mode très coloré.

Notre dernière journée à Yogyakarta, on s’est pris une pluie torrentielle comme on n’en avait pas vu depuis notre arrivée. Pognés dans un café, incapables de prendre le scooter dans les rivières qui se formaient dans les rues, on a planifié la suite. Ça impliquait de monter dans les hauteurs, à Dieng Plateau. Pour ça on a pris un bus jusqu’à Wonosobo, puis on a loué un scooter et on a atterri chez Suratno à la Harumi Guest House, à environ 1100m d’altitude. Suratno est un personnage atypique : né à l’embouchure de la rivière, il vieillit proche de sa source, c’est lui qui le dit. Il a beaucoup voyagé, comme homme de chambre sur des croisières. Il parle un bon anglais, il connaît toutes les histoires de son coin de pays, il a beaucoup d’humour et il a à peu près 100 ans, c’est lui qui le dit aussi. Il y a quelques années, il a dessiné les plans d’une maison dans les arbres, perchée au-dessus de son habitation, et avec 2 amis, il a concrétisé son projet. Chez lui, ça a beau être très rustique, on se sent comme à la maison. Et pour notre plus grand bonheur : on a trouvé notre première douche chaude depuis notre arrivée ici, et c’est une bonne nouvelle parce que les nuits sont fraîches, entre 10 et 15⁰C!

Chez Suratno, une chambre rustique à Wonosobo

Avant que Mathis ne se retrouve au fond du lit avec une tourista, on a pu visiter une plantation de thé, aller voir le lac Telaga et boire un smoothie à la mangue saupoudré de fromage râpé dans un café pendant une autre pluie torrentielle (ça commence à être monnaie courante on dirait). On a aussi pu grimper une voie au site de Dieng Plateau à environ 2200m d’altitude, mais vous avez bien compris que je vous parlerai d’escalade plus tard. Je vous mets quand même une photo de la vue parce que c’est beau, beau, beau.

Vue sur Dieng Plateau depuis les parois d’escalade

Les jours suivants, j’ai expérimenté le voyage en solitaire. D’abord, j’ai pris un peu de temps pour travailler sur le podcast Au-delà des cruxes (dispo sur toutes les plateformes d’écoute). Ça m’a fait beaucoup de bien de renouer avec ce projet, d’entendre parler d’escalade et d’une initiative qui fait une différence dans la vie de jeunes montréalais. On a donc sorti notre 6ème épisode de la saison 1! Ensuite, j’ai lu. Beaucoup. Puis j’ai appris à conduire un scooter, c’est plus facile d’apprendre seule qu’avec un passager et quelques sacs. Ce qui me paraissait une épreuve insurmontable est alors devenu un défi que je suis fière d’avoir relevé. J’ai commencé par une petite ride pour aller chercher des bananes au marché et j’ai alors expérimenté ce que c’était d’être une femme qui se balade seule : à peine la clef retirée du scooter, j’étais entourée d’une dizaine de personnes, en grande partie des hommes, qui voulaient me vendre leurs fruits ou se prendre en photo avec moi. Au bout d’un moment, tu finis par faire des sourires froids et forcés. Je ne dis pas qu’avec Mathis on n’est pas le centre de l’attraction, mais je sens que les hommes sont un peu plus entreprenants, quand il n’est pas là. Par exemple, après avoir apporté des bananes à mon malade préféré, j’ai repris l’engin pour aller marcher sur un sentier de randonnée. À quelques kilomètres de mon point d’arrivée, un homme rapplique en moto et me fait signe de m’arrêter. « Where are you from? », question classique d’introduction. Il me propose de m’accompagner dans ma randonnée. Je lui signifie que j’ai envie d’être seule. Il m’accompagnera jusqu’au début du chemin, puis réitérera son offre. Les nuages de plus en plus menaçants m’ont sortie de cette situation désagréable quand je les ai invoqués comme excuse pour annuler ma randonnée et me débarasser de cette personne. Je suis donc rentrée bredouille et un peu frustrée. Cela dit, la route m’a fait découvrir un petit village authentique ma foi très charmant. Le lendemain, comme Mathis ne se sent toujours pas bien, je répète l’expérience en montant au Dieng Plateau pour aller sur un site qui paraissait une bonne idée à prime abord. J’avais juste oublié que c’était la fin de semaine et qui plus est la fête de la culture. Le site était tellement bondé que je n’ai pas pu accéder au point de vue. Comme j’avais besoin de calme, je suis rentrée après 1h30 de scooter sur des routes de montagne. Des fois, il y a des jours comme ça. Mais voyons le bon côté des choses : maintenant je suis beaucoup plus à l’aise de conduire un scooter!

Et puis Mathis a repris du poil de la bête et on a décidé de se joindre au groupe de touristes de notre résidence pour aller gravir le Gunung Bismo au lever du soleil. Nous avons fait la connaissance d’un couple de Hollandais en vacances, ainsi que d’un couple d’Anglais en sabbatique visités par leurs parents, au souper devant un Soto Ayam. Le Soto Ayam est notre plat favori quand on est un peu patraque, c’est un bouillon avec du poulet effiloché, des vermicelles et, bien sûr, du riz. Autant vous dire que cette expédition, qui a commencé par un voyage en camion à 2h du matin, a rattrapé toutes nos journées ratées de la semaine. Suratno en a fait un moment drôle et inoubliable. On a marché environ une petite heure, on s’est arrêté probablement deux fois plus longtemps, et la vue au sommet nous a presque fait oublier qu’on était congelés!

Après être redescendus, la journée était loin d’être terminée. De bonne humeur, notre troupe a pris la route de Sikidang crater, un mini Yellowstone, en passant par une école primaire d’enfants tres enthousiastes de nous montrer leurs salles de classe et les quelques mots d’anglais qu’ils connaissaient. On avait visité Sikidang Crater la veille alors Suratno à négocier pour qu’on entre gratuitement. Sauf que contrairement à hier, il nous a amené voir le cratère secret interdit aux visiteurs et il nous a fait goûter des patates cuites au bord du lac acide – on s’en serait passés, ça goûtait le souffre.

Sur les coups de 13h, on était de retour au logement, prêts à faire la première étape de notre périple vers Jakarta. En trois jours : Wonosobo-Yogyakarta-Bandung-Jakarta. Je vous laisse sur quelques photos des voyages en train et je m’arrête là. Voilà 3 semaines bien résumées! À bientôt pour les histoires d’escalade en Indonésie!

  1. Moi qui croyais avoir tout goûté avec le poulpe bouilli, je me rends compte que c’est rien à côté d’un…

  2. Le Laos vous propose des roches étonnantes pour grimper, je n’ai jamais vu ça. Par contre, jamais de la vie…

Laisser un commentaire