Jungle trek et orang-outans

 Quand j’étais plus jeune, je voulais devenir primatologue. J’avais regardé plusieurs fois les documentaires de Jane Goodall et de Diane Fossey et, définitivement, je me voyais bien passer ma vie à étudier les grands singes (apes en anglais), une paire de jumelles à la main, au milieu de la forêt. Évidemment, c’était l’image que je me faisais à 11 ans de ce métier. Plus tard, assise sur les bancs de l’Université de Montréal dans un cours fascinant d’anthropologie biologique, j’ai failli revenir à mes premiers amours. Finalement, je me suis concentrée sur les grands singes bipèdes et imberbes de ce monde.  

Sans vous donner un cours détaillé sur les grands singes au risque de vous perdre déjà, sachez simplement que ce qui les caractérise des autres singes (monkeys), c’est qu’ils n’ont pas de queue. On retrouve donc parmi eux les humains (bipèdes et imberbes), les gorilles, les chimpanzés, les bonobos et les orang-outans. Ces derniers ne vivent qu’à deux endroits dans le monde : sur l’île de Bornéo et sur l’ile de Sumatra. Alors tant qu’à être en Indonésie…

Bukit Lawang est un petit village au ralenti, coupé en deux par une rivière que quelques ponts plus ou moins rassurants permettent de traverser. Ici les voitures ne peuvent entrer, les rues sont tellement étroites que deux scooters réussissent à peine à se croiser. On est à l’orée d’une jungle amputée par une plantation de palmiers à huile et on s’apprête à passer 3 jours dans cette forêt primaire.

Notre joyeuse troupe est composée du guide, Karan, un jeune indonésien plein d’entrain, et de Alpi, son assistant qui parle seulement quelques mots d’anglais mais qui a un œil de lynx. Mathilde et Kilian, un couple de jeunes français en tout début de vacances, se joignent aussi au groupe. Je ne connais pas le nom du cuisinier, mais il convient de lui rendre hommage car il nous a fait de délicieux plats et plein de sourires.

On part donc dans la jungle par un beau matin de fin août. La jungle, on l’apprivoise en évoluant dedans. La végétation est luxuriante, très dense, très diversifiée, certains arbres sont si immenses qu’on en devine à peine la cime. La randonnée n’est pas très longue, même si elle prend du temps : le temps de la prudence, à regarder ses pieds pour éviter les croche-pattes que les racines entremêlées les unes aux autres ont disposé au milieu du chemin, à monter les genoux aussi haut que les marches naturelles formées par ces racines dans des coulées de terre orange et gluante. Le temps de l’émerveillement, à lever les yeux au ciel pour admirer les lianes qui enlacent les arbres, les étouffant à petit feu, ces géants centenaires qui nous font sentir tout petits et gonfler le coeur d’un respect à la hauteur de leur grandeur. On progresse en dressant des oreilles attentives au moindre changement dans la mélodie du feuillage. Parfois, le vent nous joue des tours, mais il se fait rare, la chaleur est suffocante tellement c’est humide : on expérimente la densité de l’air. D’autre fois, hop, on s’arrête, on regarde en l’air et oh! On aperçoit une touche de roux dans le vert intense de la forêt. On la suit à la trace, et si l’on est chanceux, on peut admirer un orang-outan dans toute son agilité et sa nonchalance. 

Le début de la randonnée nous amène à l’orée du parc, à un ancien sanctuaire d’orang-outans mis sur pied et géré par une femme Suisse, fermé dans la première dizaine des années 2000. Lors des opérations de déforestation, les villageois recueillaient parfois de jeunes orang-outans orphelins, qu’elle s’était donné pour mission de réintegrer dans leur habitat naturel. Les habitants de la jungle ont gardé l’habitude de recevoir de la nourriture ici, habitude qu’entretiennent certains guides qui placent des bananes en bas des arbres afin de maximiser nos chances de les voir. En fait, c’est un peu partout pareil mais c’est quand même plus discret et moins choquant que les requins-baleines.

D’abord, on aperçoit un jeune, dont l’image restera gravée dans ma mémoire. Ne sachant pas s’il sera le premier et dernier orang-outan sur mon chemin des prochains jours, je m’imprègne de sa présence, je ne le lâche pas des yeux, je suis fascinée. Il est plus petit que je m’étais imaginée dans les livres, le poil d’un roux foncé et éclatant, hirsute comme s’il venait de se réveiller, rêche et mal coiffé. Tout comme le reste de sa famille qui nous rejoint un peu plus tard : le mâle, la femelle, et un autre petit. Impressionnés, on les regarde se mouvoir dans les arbres avec une telle aisance qu’en bons grimpeurs, on se sent bien empôtés! Ils ont des bras à la place des jambes, des pouces préhensiles à la place des gros orteils, et nous des étoiles dans les yeux. La banane passe de main en pied au besoin, sans altérer leur équilibre. En même temps, vu la taille de leurs mains…

On les observe utiliser le poids de leur corps pour faire pencher la branche qui les retient, tendre les doigts et attraper la prochaine, dont on se demande parfois par quel miracle elle peut les supporter! En un rien de temps ils sont loin, on peine à les suivre sur nos deux pieds. 

Petite immersion en pleine jungle

Puis nous entrons dans le parc, laissant derrière nous les visiteurs à la journée pour retrouver de la quiétude. Après un lunch sous l’œil attentif des macaques et des singes à queue de cochon (pigtail), Karan est informé qu’un mâle alpha est dans les parages. C’est l’orang-outan de toutes les affiches et publicités, reconnaissable par sa collerette noire autour du visage. Quand on le rejoint, il est perché dans un arbre, nous tournant le dos. En nous entendant, il bascule sa tête en arrière pour jeter un coup d’œil, il nous regarde et dans ses yeux, on sent bien qu’on n’est pas menaçant. Celui-là, il en impose, il a un sacré charisme. Son poil dense lui donne encore plus de volume. Que ce soit dans un arbre ou sur le plancher des vaches, il déplace ses 75 à 100kg avec élégance à l’aide de ses 4 membres. D’ailleurs, quand il décide de descendre de son perchoir emprunter notre sentier, on est mieux de s’écarter! On lui doit bien, tout compte fait c’est plutôt nous qui empreintons sa jungle (non, non, ce n’est pas une faute d’orthographe, plutôt une manière plus juste selon moi d’écrire ce mot – je vous laisse méditer). 

En fin de journée, on arrive à notre premier campement au bord de la rivière. À peine le temps de le dire et on est tous dans l’eau. La jungle, ça rend crasseux et poisseux. Mais comme dirait ma grand-mère Midou, si on est sale, c’est qu’on s’est bien amusés! Le souper est délicieux, l’ambiance est au beau fixe, les fruits sont rafraîchissants. On s’endort tôt sous nos moustiquaires dans notre abri de fortune. 

Pour ce deuxième jour de trek, on se lève tranquillement, on boit un café, on mange un peu et on se remet en marche. C’est une journée sans grande rencontre, hormis des macaques et pigtails qui essayent de voler de la nourriture dès qu’on s’arrête, et un singe Thomas-leaf, aussi appelé Langur de Thomas ou Semnopithèque de Thomas, ces petits singes endémiques du nord de Sumatra avec trois crêtes qui leur donnent une allure de punk.

Une journée tranquille, jusqu’à la descente finale vers le campement. Dans le premier tiers de la descente, Alpi nous fait signe d’approcher discrètement. Il vient de repérer un gibbon, perché tout en haut d’un arbre. On est chanceux, car ils sont très difficiles à observer. Alpi est fier de lui, on le félicite, en regardant ce grand singe se laisser tomber de plusieurs dizaines de mètres d’une branche à l’autre. C’est pour ça que ça prend du temps la jungle. Quand on trouve une pépite, on ne peut plus en décrocher le regard. Notre attention est dérobée par une mère orang-outan et son petit qui nous escorteront pour le reste de la descente. Les deux resteront dans les parages jusqu’au lendemain matin, nous permettant de les observer à notre guise, et de commenter la relation parent-enfant. Elle ouvre la marche comme un poisson dans l’eau et s’arrête mine de rien de temps en temps. Il arrive, à son rythme, de ses acrobaties plus maladroites, moins assurées, quoiqu’à sa place on aurait dégringolé déjà mille fois. Il tend la main, oups, il manque la prochaine branche de peu, et son balancier le ramène dans l’autre sens, mais il tient bon, une autre tentative sera peut-être la bonne. Un grand écart lui permet d’attraper la prochaine prise, un pied-main, ça semble tenir, il lâche l’autre arbre qui se redéploie telle une catapulte libérée du poids de son petit corps, hop, il tend l’autre bras comme on se suspend à des barreaux de structures de jeux dans un parc pour enfants. La peur du vide, il ne connait pas. Il est à 20m au-dessus de nos têtes, il a rejoint sa mère. Elle continue sa descente, longeant le sentier sur lequel nous sommes engagés. On peut même l’observer attendre écartelée entre deux branches pour permettre à son petit de traverser un passage probablement trop éloigné pour lui. J’ai à peine conscience que le reste du groupe est déjà plus bas, la femelle est en travers du chemin, à 2m du sol, on se regarde. Elle est en grand écart, elle se gratte dans le dos, puis attrape une branche et se renverse la tête en bas, avant de s’éloigner. Mathis m’attend en contre-bas.

On arrive au campement et elle nous y rejoint, alléchée par les odeurs de nourriture. Elle est entreprenante, n’hésite pas à secouer les toits des abris pour manifester son mécontentement. Elle s’étire de tout son long pour voir ce qui se trouve dans les cuisines, se prend des verres d’eau que les guides lui lancent à la face pour l’éloigner, mais ne se décourage pas. Le petit reste à l’écart. Finalement, elle réussira, la tête en bas, suspendue par les pieds, à ouvrir une poubelle pour en dérober un sac de déchets. Elle se réfugie hors de portée dans un arbre au dessus du campement, et minutieusement, ouvre le contenu du sac, consomme sur place ce qui l’intéresse et délaisse les morceaux de plastique qui virevoltent jusqu’au sol. Au moins, ils ne finiront pas en pleine jungle : un guide passe aussitôt après ramasser le tout.

Le lendemain matin, on enfile à nouveau nos vêtements anti-moustiques qui ont à peu près séché de notre sueur des deux derniers jours et qui ne sentent pas la rose. On n’a pas pris de photo avant/après mais les vêtements blancs n’ont plus tout à fait la même couleur. On se sent poisseux! Après un petit déjeuner de tempeh frit et de fruits tropicaux, Karan nous propose deux options : se balader aux abords du campement ou monter dans la jungle sur les traces de la grand-mère orang-outan. Comme on voit d’autres touristes revenir de cette seconde option haletants et témoignant de l’agressivité de la grand-mère en question, on est d’accord que, malgré notre envie de voir d’autres orang-outans, il serait plus respectueux de la laisser tranquille. Bien contents de s’épargner le poids de nos sacs à dos, on part donc explorer les environs. La jungle, c’était pas seulement les orang-outans. C’est aussi les jeunes macaques qui jouent dans un arbre au-dessus de l’eau, et font exprès de s’y laisser tomber pour une petite baignade matinale. On a découvert qu’un macaque, ça sait nager, même en apnée! C’est aussi la colonie de semnopithèques qui se fait discrète dans un arbre à proximité du camp. C’est aussi les immenses lézards de plus de 2m de long que Mathis adore observer. C’est aussi les sauterelles géantes qui vivent juste à l’extérieur de notre moustiquaire. C’est aussi les sangsues. La jungle, c’est laisser notre confort de côté pour vivre une expérience inoubliable.

Les nuages qui s’amoncellent au-dessus du campement nous rappellent que notre séjour ici tire à sa fin. Et comme on est au bord de la rivière, on va rentrer en rafting local : trois chambres à air attachées ensemble, le guide devant, le cuisinier derrière, chacun avec un bâton pour diriger le « bateau » dans les roches de la rivière, Mathis et moi dans la chambre à air du milieu. L’averse, ou devrais-je dire la douche, débute en même temps qu’on amorce notre retour. On arrive au camp de base rincés, le sourire jusqu’aux oreilles, requinqués par la fraicheur de la pluie, et déjà nostalgiques. On est d’accord pour dire qu’on serait restés plus longtemps dans cet endroit hors du temps.

  1. Le Laos vous propose des roches étonnantes pour grimper, je n’ai jamais vu ça. Par contre, jamais de la vie…

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