Les éléphants en Asie du Sud-Est

PARTIE 1 – CONSCIENTISATION

Des éléphants, je n’en avais jamais vu. Noémie, elle, en avait déjà observé en Afrique, ceux « avec de plus grandes oreilles », comme elle aime les décrire.  On souhaitait en observer durant notre sabbatique,  alors dès la Thaïlande on s’est mis a chercher un endroit où on pouvait aller à la rencontre de ces géants.

Mais en Asie du sud-est, il existe toute une économie autour de l’exploitation, souvent abusive, des éléphants pour assouvir les désirs des touristes. Alors qu’en Afrique on est souvent observateur, à profiter du majestueux spectacle en nature et de loin, en Asie on vend « du rêve » aux touristes : on leur propose d’être acteur, de vivre une expérience sans penser aux conséquences. Ainsi de nombreux endroits proposent de toucher, nourrir, monter et faire prendre leur bain à ces colosses. Dans cette partie du monde, on montre fièrement à quel point ils ont été domptés par notre espèce…

Le résultat? 

Des éléphants souvent sortis de leur milieu naturel, épuisés par les longues heures de travail pour satisfaire les envies des centaines d’être humains venant « vivre le rêve », des animaux gavés de sucres et d’une alimentation loin de la leur, qui dorment dans des box comme des chevaux, sans place pour se retourner, des éléphants isolés de leur comparses, perdant tous leurs codes sociaux, des êtres qui oublient comment se reproduire et perpétuer l’espèce… Quand on a appris qu’un éléphant passe 16 à 18 heures par jour à se nourrir, on a encore mieux compris l’ampleur du problème et l’épuisement que ce genre d’activités amène à l’animal.

Donc pour nous il était important de faire différent, de ne pas nourir ce genre d’industrie et de choisir quelque chose de plus éthique et respectueux de ces majestueux mammifères. Nous avons donc opté de visiter un sanctuaire. Mais en l’absence de législation spécifique et avec la montée en popularité d’un tourisme plus « éthique », les refuges et sanctuaires ont vu leur nombre exploser et leurs pratiques ne sont pas toujours des plus adéquates. Donc après de longues recherches, notre choix s’est arrêté sur le Laos et le « Elephant Conservation Center », ECC pour simplifier. Eux ont choisi d’amener les humains dans le milieu naturel des éléphants, pas l’inverse. Leur mission est vaste et le travail à accomplir pour y arriver est vertigineux. Pour comprendre l’ampleur titanesque du défi, voici un résumé des missions qu’ils se sont données.

Elephant Conservation Center – ECC

Mission 1 : secourir

Tous leurs éléphants (sauf ceux nés au centre) ont été secourus, soit du travail forcé dans l’industrie forestière, soit du marché noir visant la revente à des collectionneurs privés (genre avoir un éléphant dans sa cour comme un chien en laisse…), soit d’une compagnie les exploitant abusivement pour du tourisme. Souvent le centre doit les acheter à des prix élevés.

Mission 2 : réhabiliter

Vous vous immaginez bien qu’un éléphant secouru arrive rarement en bon état… Il faut donc lui prodiguer des soins physiques et psychologiques! Les traumas vécus sont souvent nombreux, les pattes souvent lacérées par des chaînes trop serrées et constamment appliquées, les blessures sont rarements soignées adéquatement et je vous passent d’autres détails assez désagréables… ECC possède le seul hôpital pour éléphants dans tout le Laos et a même mis en place en 2024 une clinique mobile pour aider d’autres centres au pays.

Mission 3 : reproduire

Le Laos était autrefois appelé le « Pays aux millions d’éléphants ». À cause du braconnage pour l’ivoire, l’esclavage pour l’industrie forestière et du tourisme, le marché noir international, l’isolement total des individus par rapport à leurs congénères, les traitements hormonaux des mâles aux œstrogènes pour limiter leur aggressivité et les rendre dociles, la déforestation, les assassinats par les fermiers souhaitant protéger leurs récoltes et d’autres facteurs, le Laos au complet compte désormais seulement entre 400 et 600 éléphants encore vivants… dont environ la moitié sont encore captifs de l’être humain. Cette population est vieillissante et a parfois oublié comment se reproduire tellement ils ont été isolé les uns par rapport aux autres ou gavés d’hormones synthétiques. Certains mâles, n’ayant jamais côtoyé de femelle ou vu d’autres éléphants se reproduire devant eux, ne savent littéralement plus comment faire et ont peur des femelles parfois curiseuses et/ou entreprenantes qui leur sentent le sexe avec leur trompe. Dans ce contexte, ECC a développé des méthodes d’accompagnement pour aider les mâles et des techniques de suivi des cycles des femelles afin de maximiser les chances de reproduction. Le tout afin de perpétuer l’espèce et de conserver la diversité génétique primordiale à leur avenir.

Mission 4 : socialiser

En raison de l’isolement prolongé, de l’exploitation, du surménage et du manque de soins, les éléphants arrivent au centre avec de sérieux traumas psychologiques. Ces traumas entraînent des problèmes comportementaux importants qui rendent difficile la réintégration dans une dynamique sociale naturelle. ECC travaille donc fort avec des cornacs, des laotiens ayant été en contact avec les éléphants depuis des générations, afin d’identifier les liens potentiels entre différents individus et les groupes qui pourront être compatibles entre eux. Le but est de permettre aux éléphants de recréer une harde afin d’accroître leur chance de survie lors d’une éventuelle remise en liberté.

Mission 5 : réensauvager

Toute une mission qui nécessite une longue préparation des individus et de créer des liens sociaux forts et durables entre eux. Sinon le réensauvagement est voué à l’échec. ECC est ainsi le seul centre au Laos ayant réussi à remettre en liberté des éléphants de manière durable! L’exploit a été réalisé en 2019 avec un petit groupe de 4 éléphants qui ont retrouvé l’état sauvage à Nam Pouy, une zone nationale protégée de 192.000 hectars abritant la deuxième plus grande harde d’éléphants sauvage au pays (environ 50 individus).

Mission 6 : faire avancer la recherche

Laboratoires d’endocrinologie, de diagnostic, d’analyse ADN, partenariat avec le Smithsonian Conservation Biology Institute, développement de méthodologies et de protocoles précis pour surveiller les cycles hormonaux, étude des effets physiologiques et comportementaux des hormones du musth et du stress, présentation lors de sommets scientifiques mondiaux, etc… je peux vous dire que les scientifiques qui travaillent ici n’ont pas le temps de s’ennuyer!

Mission 7 : respecter

Respecter les éléphants et leur espace naturel, ça va de soit. Mais ECC s’est aussi donné pour mission de respecter le patrimoine culturel des gardiens et soigneurs de ses géants. Ainsi, les recherches scientifiques, les décisions et la mise en place des protocoles se font conjointement avec le savoir et les observations de chaque cornac associé à chaque éléphant. ECC forme des gardes forestiers afin d’assurer la liberté des animaux remis en liberté. Ils collaborent avec les communautés locales afin de prodiguer des ateliers éducatifs pour les écoliers sur l’environnement et le respect de ses majestueux animaux.

Je vous avais dit que l’ampleur du défi était titanesque!!! Vous pouvez visiter leur site internet ici : https://www.elephantconservationcenter.com 

Maintenant sur le terrain, en personne, comment tout cela se traduit? Est-ce vraiment nous, humains, qui allons à la rencontre des géants? Est-ce que le centre rempli pleinement ses fonctions ou est-ce une façade marketing? C’est ce que vous découvrirez dans la deuxième partie de cet article où je vous raconterai notre vécu au coeur du Elephant Conservation Center.

  1. Le Laos vous propose des roches étonnantes pour grimper, je n’ai jamais vu ça. Par contre, jamais de la vie…

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