« Bo Penh Nyang » : détour improvisé au pays Isan

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Le 26 novembre au matin, on quitte la Green Climbers Home et toutes les belles personnes qu’on y a rencontrées, le ventre plein d’un bon petit déjeuner. Cette dernière semaine a eu un goût de vacances, installés dans une bulle coupée du monde au pied des parois, sans rien à penser. On est prêts à reprendre l’aventure.

La chauffeuse de taxi nous amène à Thakhek en 40 minutes, sur une route complètement cabossée. On dépose nos sacs à l’agence de transport et, en attendant l’heure du départ, on a le temps pour un chocolat chaud à la boulangerie Vie de France. Sur les coups de midi trente, on embarque dans un minibus qui nous dépose à la gare. L’autobus est fermé mais déjà s’agglutinent devant sa porte des touristes allemandes qui convoitent les meilleures places. Les 2/3 des couchettes sont occupés par des laotiens, embarqués à une station antérieure. À notre tour, Mathis et moi retirons nos souliers pour entrer dans cet autobus-couchettes et donnons nos passeports au chauffeur qui les collecte dans un sac plastique vert. Il y a trois rangées et deux couloirs, deux étages et… toutes les couchettes sont occupées. Nous gagnons donc le droit de nous asseoir au fin fond du véhicule, sur un parterre aussi confortable qu’un tatami, avec deux autres touristes et deux gros sacs de feuilles encore vertes. On est serrés, la vitre arrière de l’autobus fait office de dossier, on a le plafond au raz du crâne et la poussière de la route en terre rentre dans l’habitacle. Les 15 prochaines heures pour se rendre à Hanoi promettent d’être longues. D’autant plus qu’il semble y avoir une fuite dans le moteur, que le chauffeur s’arrête régulièrement pour aller vérifier.

Au bout de 4h30 de trous, de bosses et de virages, on arrive enfin à la frontière du Vietnam : l’occasion de se dégourdir un peu les jambes avant la longue nuit de route qui nous attend. Un par un, les agents d’immigration traitent les passeports des passagers, et nous appellent : on n’a pas de e-visa associé à nos passeports canadiens. Tout fiers, on brandit nos passeports français et on leur explique qu’on veut sortir du Laos avec nos passeports canadiens et qu’on veut entrer au Vietnam avec nos passeports français, pour lesquels on a une exemption de visa. On a beau l’expliquer dans tous les sens, en anglais, avec Google traduction, rien n’y fait. Les douaniers sont désolés mais ils doivent tamponner le même passeport pour l’entrée et la sortie. On ne comprend pas bien pourquoi mais ce qui est sûr, c’est qu’il faut qu’on récupère nos sacs dans les soutes du bus car il va repartir sans nous. Le bus, lui, a déjà passé les barrières de la douane et se trouve en territoire vietnamien. Pas de problème, on nous autorise à traverser, aller récupérer nos sacs et revenir. Aucune escorte. Il y a une expression au Laos qui dit « Bo Penh Nyang » et qui pourrait se traduire par « pas de souci », même si c’est un peu plus que ça : il va y avoir une solution. Le douanier qui nous a refusé l’entrée est bien désolé pour nous. Il nous invite à compléter notre demande de e-visa en ligne, et nous assure que demain, on l’aura et qu’on pourra reprendre la route pour Hanoi. En attendant, il nous invite à aller au petit restaurant du coin demander une chambre pour la nuit. Il est 19h et le poste frontalier ferme ses portes.

Tout peunauds, on se dirige dans le noir jusqu’à cet endroit miteux où trois femmes sont en train de souper. On dit bonjour, on demande s’il y a une chambre pour nous. Pas de réponse. Elles n’ont manifestement pas très envie d’engager la conversation. On se dit qu’elles sont peut-être simplement des clientes, alors on pose nos sacs et on attend. Au bout d’un moment, l’une d’elles se lève, nous fait signe de la suivre et nous amène jusqu’à une pièce froide avec un lit. Puis elle nous lance un good night et s’en va.

Le 27 novembre, on se réveille après une nuit épouvantable ponctuée par des rafales de vent à décorner les boeufs. Ça souffle à plus de 100 km/h sur le toit de tôle ondulée approximativement fixé, créant un boucan d’enfer. Le revêtement en plastique du sol se soulève au rythme des rafales, découvrant des lattes de plancher mal agencées. Il fait froid, à peine quelques degrés au dessus de 10. Mais notre préoccupation est plutôt tournée vers le fait que notre visa laotien expire aujourd’hui et que nous sommes censés avoir quitté le territoire. Avec mon bagage professionnel en immigration canadienne, je me pose mille questions : Quelles sont les conséquences possibles si on ne reçoit pas notre visa d’ici ce soir et qu’on reste au-delà de l’autorisation de séjour? Officiellement : amende de 10$US/jour/personne, déportation, emprisonnement. Mon stress monte d’un cran. On lit également que le délai de traitement de e-visa est de 3 jours ouvrables habituellement et on fait vite le calcul qu’avec le weekend qui s’en vient, on risque de ne pas le recevoir avant lundi… Et on est jeudi. La perspective de rester dans ce trou à rats insalubre pendant 5 jours ne nous réjouit gère. J’ai oublié de mentionner que la salle de bain se résume à une toilette turque et un robinet, le tout sur des planches de bois à moitié pourries qui cachent le sol de dehors. Je vous mets une image pour que vous vous rendiez compte.

Sans se laisser démonter, on retourne à la douane et notre douanier semble étonné qu’on n’ait toujours pas reçu nos visas. On conclut un accord avec lui de rester à proximité de la frontière en attendant et de payer l’amende à notre sortie. Soulagés de cet accord, on retourne « chez nous » et demandons à manger. Alors que les clients locaux ont des tables remplies d’un festin de riz, viande et légumes, on se fait servir deux assiettes de riz blanc surmontées de 2 oeufs, avec de la sauce soya. Ça fait quand même du bien de manger, on n’avait rien avalé depuis la veille au midi.

On passe l’après-midi à travailler sur nos articles de blogue et sur le podcast. En début de soirée, le restaurant se remplit de douaniers venus faire la fête. Il y a de grandes tablées pleines de nourriture et d’alcool, les conversations vont bon train. On se fait tout petits dans notre chambre, jusqu’au moment où un douanier un peu éméché essaye de forcer notre porte. On se recroqueville un peu plus pour faire face à cette situation très malaisante. On se sent vraiment impuissants et vulnérables face à ces agents ayant tous les droits de passage. Après avoir attendu un long moment, Mathis décide de sortir pour commander notre repas pendant que je me ré-enferme dans la chambre. On mangera à nouveau une assiette de riz blanc surmonté de deux oeufs. Le vent est un peu moins fort mais continue de faire un vacarme assourdissant. On espère recevoir nos visas demain.

Mais ça n’arrive pas. Vers 9h30, le douanier vient nous voir. Il n’est pas en uniforme, il doit être de repos aujourd’hui, en même temps on comprend vu la soirée d’hier. Il nous annonce qu’il a eu une idée pour nous : prendre un bus jusqu’à Thakhek, ce qui va prendre 2h selon lui, puis un autre bus jusqu’à Savannakhet (1h) pour nous rendre à un bureau de l’ambassade du Vietnam qui pourra nous fournir des visas sur le champ. On est sceptiques parce que le trajet jusqu’à Thakhek seulement nous a pris 4h30 il y a deux jours. Mais on obéit, on est sage, alors on attend qu’il vienne nous chercher pour nous mettre dans le bus, entre 11h et midi nous dit-il. À 13h, on l’attend toujours. Alors on passe à notre plan : retourner à Takhekh, et sortir du Laos pour aller en Thaïlande. Ça nous prend 5 minutes se faire embarquer dans un énorme camion, avec un chauffeur vietnamien qui remet sur sa tête son casque de soldat kaki à chaque fois qu’il descend du camion. Sur les coups de 18h, on est à Thakhek et on trouve rapidement un tuktuk pour nous amener à la frontière thaïlandaise. Le douanier à failli ne pas se rendre compte qu’on avait dépassé notre visa, mais, le tampon suspendu au-dessus de mon passeport, il m’annonce que je devais quitter le pays hier. Je sais, je me confonds en excuses. Bo Penh Nyang, ça coûte 100 000 kip (soit moins de 5USD, 6CAD ou encore 4€). Oké oké! Par contre, on ne peut pas traverser le pont au-dessus du Mékong, faisant office de frontière, et il n’y a plus de bus pour aujourd’hui. Alors on fait du pouce, et une auto nous embarque.

La frontière Thaïlandaise se passe presque sans embrouille, juste le temps de recevoir notre carte électronique d’arrivée qu’on avait oublié de demander. Il est 19h45, on est en Thaïlande, on a retrouvé un statut légal. Reste plus qu’à trouver un logement à Nakhon Phanom et un bon repas. Le monsieur qui nous prend en pouce vers la ville sera notre bonne étoile ce soir, il se fait un devoir de nous trouver un hébergement abordable et nous dépose finalement devant la Lucky Homestay qui fera l’affaire pour ce soir.

Le lendemain on visite la ville et on monte un nouveau plan pour les prochains jours : cette épopée nous donne l’opportunité d’aller visiter le site d’escalade de Si Chomphu, qu’on avait écarté de notre itinéraire. Le dimanche, on prend donc un bus pour Khon Kaen où on loue un scooter direction le fin fond du pays Isan. Après une journée de transports, on arrive à la porte d’un homestay repéré sur Google maps. Une femme thaïlandaise nous accueille et nous dit qu’il reste une chambre pour nous. Noot est en fait une cliente, en visite avec son mari Jessy qui vient des Etats-Unis. Elle a pris possession des lieux : la propriétaire, Daeng, ne parle pas un mot d’anglais et fait, selon elle, très mal la cuisine. Alors Noot devient la traductrice et la cuisinière du homestay : et quelle cheffe! Après avoir fait le tour du propriétaire, on soupe tous ensemble autour d’une diversité de mets délicieux. Daeng nous parle dans sa langue comme si on comprenait. Et surprise, dans ses déblatérations, on entend Bo Penh Nyang! Noot nous explique qu’on est en pays Isan et qu’ici, la langue est très similaire au Lao. Alors on lui lance Bo Penh Nyang à notre tour et tout le monde éclate de rire, la meilleure communication qui soit!

On comprend vite que la région n’accueille pas tellement de touristes. Le pays Isan est très rural, les petits villages qui le composent sont séparés les uns des autres par des champs de cannes à sucre. Il n’est d’ailleurs pas rare de croiser un scooter chargé à craquer d’une cargaison de tiges. Google maps pense aussi que nous pouvons couper à travers champs en scooter, et nous amène régulièrement dans des culs de sac, ce qui nous vaudra de grands détours et de longues heures de recherche de certaines parois, parfois sans succès. Les voies équipées pour la grimpe sont disséminées un peu partout sur les bukits (on a gardé ce mot malaisien qu’on aime bien) qui se dressent comme des petits boutons sur le plateau de Si Chomphu. On va donc rester ici quelques jours pour aller explorer ces crags de calcaire.

Montage qu’on a publié sur les réseaux montrant la difficulté d’accéder à certaines parois (en anglais).

Dans l’arrière cour du petit homestay, Daeng a des bananiers et des papayers. Elle cultive aussi une sorte de choux et d’épinards. Le matin, une vendeuse de poisson passe dans la rue en klaxonnant, ça rappelle les petits camions de lait dans les campagnes françaises, ou encore les aiguiseurs de couteaux à Montréal. Pour moi qui aime l’authenticité, je suis servie! C’est aussi une région où vivent des éléphants en liberté. Un soir, en rentrant au homestay, les villageois nous conseillent d’être prudents en scooter. Il y avait un éléphant devant l’école le matin même, nous apprend-on.

Noot et Jessy sont en vacances ici pour la grimpe. Ils sont nouvellement fiancés. Jessy est infirmier en Californie la moitié de l’année et passe le reste de son temps en Thailande. Quand il est arrivé dans la région il y a quelques jours, le site Covert Crag était complètement envahi par la végétation. Alors il a payé des locaux pour débroussailler le bas de la paroi, et depuis il continue le travail de nettoyage des voies, suspendu sur sa corde à une dizaine de mètres du sol avec sa scie, sa souffleuse et ses gants de travail. Ça semble être vraiment thérapeutique pour lui, il peut passer des heures dans son harnais à faire du ménage. Noot profite de notre présence pour décliner la séance de grimpe en nature. Elle prétexte un mal d’épaule de trop assurer mais Jessy nous explique qu’elle ne veut pas grimper et qu’en plus, elle n’aime pas trop être en nature… donc assurer son chum à la journée longue, on comprend que ce ne soit pas très excitant. Nous, ça nous fait plaisir de rencontrer un autre grimpeur, et grâce à lui on pourra profiter des falaises du coin, car après son départ, on aura cherché deux autres sites sans succès, probablement cachés sous la végétation luxuriante.

Au bout de 4 jours, on a pas mal fait le tour des voies accessibles pour nous à Covert Crag. Jessy et Noot sont repartis. Alors la veille de notre départ, on s’aventure à la paroi Window wall. Il faut traverser un temple bouddhiste plein de macaques, ça nous rappelle le site de Lop Buri au nord de Bangkok. La roche est belle, elle offre de la grimpe unique, comme cette voie qui se termine dans une cheminée couverte d’algues vertes et pleine de fiantes de pigeons et de chauves souris, ce qui fait le bonheur de Mathis. La vue est belle aussi. Ces montagnes qui abritent des grottes immenses nous impressionnent : de loin, ce sont de banales montagnes. Mais une fois dessus, elles cachent des trésors inestimés, et nous on se sent tellement chanceux.

Window Wall était une superbe découverte pour conclure notre séjour ici. Entre temps, nous avons reçu nos visas et nous remettons donc en route vers le Vietnam. Cette parenthèse aura finalement teinté de positif notre péripétie de la frontière. Et cette fois-ci, c’est la bonne. On vous raconte notre arrivée sans encombre à Hanoi dans le prochain article !

  1. Le Laos vous propose des roches étonnantes pour grimper, je n’ai jamais vu ça. Par contre, jamais de la vie…

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