Les gibbons chantent au loin, de leurs « ouuuuuuuuuuuuuu-hou! » caractéristiques qui nous rendent joyeux rien qu’à les entendre. Ils nous transportent dans le monde vierge de la jungle qui surplombe notre plage et, en fermant les yeux, on les imagine se balançant gracieusement de branche en liane. On vient de se réveiller sous la moustiquaire, et on voit percer les rayons du soleil à travers les lattes des murs en bambous. Nos sens en éveil, place à la contemplation. Encore une belle journée qui s’annonce à Tonsai.
Peu connu pour ses gibbons, et on en est très contents, ce petit coin de paradis a une renommée internationale dans le monde des grimpeurs. S’il est une destination où amener sa corde et ses souliers en Asie du sud-est, c’est ici. Imaginez un site d’environ 700 voies sur des falaises de calcaire de plusieurs centaines de mètres au dessus de la mer, où on peut grimper à l’ombre toute la journée par 30⁰C, au gré des marées, puis aller siroter un cocktail sur la plage au coucher du soleil en jasant escalade sur fond de musique reggae.
En projetant notre voyage, plan C, on en a rêvé aussi. Et puis après plusieurs mois à visiter des sites d’escalade, on a quand même hésité : encore un lieu très touristique dont la roche a la mauvaise réputation d’être très polie. Car la région de Krabi n’est pas uniquement sur la bucket list des grimpeurs, elle est aussi une destination privilégiée pour les touristes en mal de chaleur et de soleil à la recherche de petites iles paradisiaques et exotiques dont les populaires Koh Lanta, Koh Phi Phi et Koh Lipe. C’est pas toujours évident de jongler entre sa curiosité, l’envie de découvrir cet endroit dont tout le monde parle, et celle de ne pas participer au tourisme de masse où les locaux sont effacés de leur propre territoire et où l’ambiance est très occidentalisée. Mais après le Vietnam, on a choisi d’aller s’en faire notre propre idée. En fait, cette destination est pleine de ramifications qui relient plusieurs moments du voyage, et nous fait de belles histoires à raconter.
Retournons quelques semaines en arrière, fin décembre. À Huu Lung, Dave et Nettie (qu’on avait rencontrés à Perlis en Malaisie) nous mettent en contact avec Gordon, un grimpeur canadien septuagénaire qu’ils avaient rencontré quelques semaines plus tôt dans la région de Krabi. Comme beaucoup de grimpeurs, Gordon a loué un bungalow à prix réduit pour 3 mois, mais il aimerait écourter son séjour pour aller faire un saut de puce à Pha Tam Khan au Laos (où on était en novembre). Il cherche donc à sous-louer son bungalow pour une semaine, et ça tombe à point pour nous! Grâce à Gordon, on bénéficie d’un super bon deal dans un resort paisible et un peu excentré, avec une piscine. On est aussi assez proche d’une incroyable falaise nommée North Wall, moins populaire que Tonsai car éloignée de la mer. On a donc atterri pour 5 jours dans ce petit coin de paradis pour fêter l’anniversaire de Mathis et se remettre de petits bobos de grimpe.
À North Wall, perché dans la voie sur laquelle je m’exploserai la fesse gauche quelques minutes plus tard, Mathis se met à jaser avec Yvan, cet adorable monsieur que nous avions rencontré 2 ans plus tôt aux Gunks, au nord de New York, sur la magnifique voie trad du nom de Madam G. Oui, il se souvient de nous, il avait attaché son chien un peu plus loin parce que j’en avais peur. Yvan est préposé aux bénéficiaires aux États-Unis, il adore son travail, mais la moitié de l’année, il vient rejoindre sa femme en Thailande et en profite pour faire de l’escalade. D’ailleurs, son téléphone sonne, c’est elle. Attendri, il lui demande ce qu’elle a mangé pour dîner. Elle ne grimpe pas, et d’ailleurs on n’a pas vu beaucoup de thaïlandais grimper. Le sport national c’est plutôt le Muay Thai, ou boxe thaïlandaise, et il y a un centre d’entraînement juste à côté de North Wall. Tout en grimpant, on peut entendre les combattants crier et taper sur le punching bag, une petite touche d’authenticité. Bref. Yvan a donc appris les techniques pour faire du solo encordé : il pratique sa passion dans la plus grande autonomie. On échange nos contacts et le lendemain il prend des nouvelles de mon popotin. Je vous décris donc rapidement la situation, aucunement grave soyez rassuré : je grimpais en moulinette, allant nettoyer la magnifique voie que Mathis venait d’ouvrir. La première dégaine était accessible en montant sur une grosse stalactite d’environ 3 mètres de haut tombée au sol. Pour aller la déclipper, je me suis engagée au-dessus de cette protubérance rocheuse, et mon crochet de talon, que je croyais solide, a glissé. Avec l’élasticité de la corde, je suis tombée à la renverse sur la stalactite. Rien de cassé, mais de la difficulté à m’asseoir et à marcher pendant 3 jours et une énorme contusion dont nous avons observé l’évolution de couleurs pendant 10 jours (et qui se devin encore au moment où j’écris ces lignes). Ça a fait vraiment mal et ça nous a forcé à ralentir, mais y’a pire que de se reposer au bord de la piscine qu’on n’aurait jamais pu se payer sans le bon plan de Gordon!
Après ces vacances forcées, on a migré vers Tonsai, dans une jungle hut, à côté de notre nouvelle cantine : Mama Chicken, et au milieu des langurs, ces petits singes reconnaissables par leur pelage noir et leurs yeux et bouche cernés de blanc comme s’ils s’étaient tartinés de labello. Fait isolite d’ailleurs : leurs bébés naissent tous d’un roux vif, mais aucun adulte n’a cette couleur. Ils venaient nous visiter au petit-déjeuner ou balancer des fruits sur les toits de nos huttes vers 4h du matin. Depuis Ao Nang, ville ultra touristique dont le bord de mer est un enchaînement de magasins de souvenirs, de shop de canabis, de restaurants, et de spectacles de jonglerie avec du feu au coucher du soleil, on achète nos billets de bateau, car il n’est pas possible d’y accéder autrement. Enfin, il paraît qu’il y a un petit sentier très peu frequenté qui passe dans la jungle et les serpents, mais on n’a pas osé s’aventurer. On descend sur la plage avec nos bagages, on retire nos chaussures et on joue avec les vagues pour essayer d’être le moins mouillé possible en montant dans le bateau. Les embarcations sont des longtail boat propulsés par un moteur à cœur ouvert de la taille d’un frigo qui semble peser des tonnes. Le pilote utilise d’ailleurs ses bras et ses jambes pour le manœuvrer comme il peut et sortir du « parking » à bateaux sans couper avec son hélice les cordes des ancres des autres navires. On navigue ensuite en direction de Tonsai pendant 15 minutes, avec un bruit de moteur si fort qu’on ne s’entend pas parler, nous laissant tout le loisir de regarder l’eau de mer s’infiltrer à travers les lattes de la coque… mais ça a l’air normal, alors Bo Penh Nyang! Le pilote nous dépose à la plage de Tonsai pour repartir aussitôt délivrer sa cargaison de touristes sur la plage voisine de Railay.
En gros, Tonsai c’est la plage de grimpeurs : il y a des bungalows plus ou moins chers occupés presque exclusivement par des grimpeurs, des restaurants locaux où mangent des grimpeurs qui tiennent des discussions de grimpeurs mimant le dernier mouvement de la voie enchaînée un peu plus tôt, le tout avec en trame de fond du vocabulaire de grimpeurs crié du haut des falaises et résonnant dans la baie. On a d’ailleurs retrouvé ici Maggi et Lukas, rencontrés pour la première fois à Pha Tam Khan au Laos, puis à Huu Lung au Vietnam. On a fait une journée de grimpe avec eux, soupé à plusieurs reprises en leur compagnie. Maggi part bientôt pour un mois de retraite de yoga en Inde. Lukas travaille un gros projet de grimpe sur la plage, une 8a, et il restera ici pour poursuivre ses projets de voies.
Railay est la plage d’à côté, et si beaucoup de grimpeurs traversent à pieds le petit chemin dans la forêt pour la rejoindre, peu de touristes font le chemin inverse. Il faut dire que tout est disponible à Railay. Il y a un village plein de restaurants tous plus chers les uns que les autres, les trajets de bateau sont disponibles toute la journée, les plages sont en plein soleil, idéal pour parfaire son bronzage. On a profité d’une journée de repos pour aller visiter l’une des plages de Railay. On est arrivés sur une étendue immense de serviettes de plage, manquant cruellement de carrés de sable encore vierges. L’eau d’un bleu turquoise magnifique contrastait avec les peaux écrevisse des touristes agglutinés. J’en ai eu la gorge nouée tout l’après-midi, écœurée par ce bain de foule et attristée par ces abus de soleil. Quels manques vient-on combler de cette façon? Peut-être que je me pose trop de questions. Un autre jour, dans un petit coin d’ombre de la deuxième plage de Railay, nous avons rejoint Audrey, une amie de longue date que j’ai rencontrée dans mes premiers jours à Montréal en 2009 et qui a étudié une année avec moi à l’université. Elle a quitté sa job d’avocate et le stress qui venait avec pour voyager aux 4 coins du monde, la plupart du temps avec son amoureux, mais cette fois-ci avec une amie. Le timing était parfait : on était au même endroit au même moment. C’était super de se retrouver là, quelles sont les chances? En plus, elle nous a donné plein de bons plans pour la Nouvelle-Zélande.
En parlant de coincidence, il faut aussi que je vous raconte cette histoire. En prévision de nos longues heures de transport du Vietnam vers la Thailande, j’avais téléchargé quelques épisodes de podcast pour faire passer le temps. Ça m’avait amenée à découvrir le podcast Ageless Athletes, qui parle de personnes qui continuent de pratiquer leur sport et d’y performer, malgré les contraintes physiques que leur impose le fait de vieillir. Parmi ces athlètes, beaucoup de grimpeurs y sont mis de l’avant, et je trouvais le sujet hyper intéressant par rapport à notre créneau de Beyond the Cruxes : on parle moins de performance que de santé mentale et de transformation personnelle. Et puis on avait abordé ce sujet aussi dans un épisode enregistré avec Stéphanie à Chiang Mai, qui avait mis en place des ateliers d’escalade pour les personnes de 50 ans et plus, pour ramener du mouvement dans leur vie et aider à reprendre de la confiance et du pouvoir sur un corps vieillissant. Par réflexe, j’ai été m’inscrire sur le compte Instagram de l’hôte de ce podcast et… Instagram nous dit souvent plein de choses. Surprise, Kush Khandelwal était à Tonsai là, là. Je l’ai contacté, et on est allé le rencontrer pour enregistrer un épisode de la saison 2, avec lui. Vivant aux États-Unis, il est ici pour quelques semaines avant d’aller visiter sa famille en Inde. On a eu une rencontre inspirante, devant sa hutte, où il nous a notamment raconté comment son histoire personnelle l’avait amené à produire ce podcast. Parfois, il y a des coïncidences qui nous confirment qu’on a fait le bon choix.
D’ailleurs, Kush nous a fortement recommandé de grimper le multipitch Humanality. 100 mètres de voie en 6b+/5.10d avec plusieurs longueurs en traverse. Comme on sait qu’on a tendance à grimper lentement, on est partis très tôt, vers 6h du matin. Si Mathis a trouvé ça génial, j’ai été prise de panique dans la 5eme longueur, au moment où il faut traverser un pied sur le mur si poli que le soulier risque de glisser sans prévenir, un pied sur la tuffa, le grand vide entre les jambes, aucune prise de main et la perspective de penduler en cas de chute (ma hantise). Maggi et Lukas ont filmé une partie de cette séquence en drone, j’ai l’air super en contrôle mais en vrai j’étais terrifiée!! Oui oui, ça m’amène aussi parfois dans ce genre d’ambiance l’escalade, des moments où je me demande ce que je fais là et où il faut que je sèche mes larmes de peur pour profiter du paysage grandiose autour de moi. Du fun de type 2 comme on dit. 5 heures plus tard, on termine notre descente sur le toit en tôle du restaurant! Une voie parmi tant d’autres.
Voilà. Tonsai c’était beaucoup ça. C’était un espace qui nous a invités à ralentir et à contempler la nature, que ce soient les singes, les lianes ou encore les grottes. Un espace où l’on vit et on grimpe au rythme du soleil et des marées, car certains secteurs étaient uniquement accessibles à marée basse, comme le fameux toit sur la plage, d’autres secteurs étaient uniquement accessibles à marée haute comme la tour de multipitches au milieu de la baie qu’il faut rejoindre en kayak. Celle-ci, malheureusement, on n’a pas pu y aller car les marées n’étaient pas alignées avec l’ombre sur la paroi. Parce qu’avec des températures aussi élevées, on jonglait avec la course du soleil.
Tonsai, c’était des boucles qui se sont bouclées, des retrouvailles et de superbes rencontres qu’on n’est pas prêts d’oublier. Mais c’était aussi une ambiance moins authentique que ce qu’on a pu vivre à Huu Lung entre autres, une ambiance très occidentale où les locaux n’ont qu’une fonction d’hôtes, de restaurateurs et de pilotes de bateau. On a pu échanger un peu avec la femme qui tenait notre hébergement, tous les matins elle avait le sourire jusqu’aux oreilles et nous traitait aux petits oignons, malgré sa cuisine qui roulait sans cesse et la fatigue qu’on devinait sous ses yeux. Elle nous offrait des refill de smoothie à l’ananas. C’est d’ailleurs chez elle qu’on a trouvé les meilleures crêpes de tout notre voyage. Elle acceptait gentiment les câlins des touristes sur le départ, et on s’est parfois demandé à quel point le geste était approprié. Parce que si nous sommes habitués à ces démonstrations physiques, les gens d’ici semblent plus pudiques et réservés. Même si on fait attention, on a certainement parfois été maladroits aussi.
Tonsai, c’était aussi de très belles voies, sur une roche de belle qualité, polie, certes, mais pas au point de gâcher l’expérience, et certainement pas au point d’annuler ses projets. Par contre, en épluchant le topo, on s’est questionnés sur l’entretien des voies, car beaucoup sont fermées, à cause d’ancrages trop vieux notamment. On a eu l’impression que les voies désuètes sont laissées à l’abandon plutôt que d’en remplacer les plaquettes. On a d’ailleurs été étonnés de ne pas payer de droits d’accès au site. En même temps, les touristes restent là quelques mois puis repartent, et les locaux ne semblent pas impliqués dans la grimpe… Ça nous rappelle tous ces sites en Asie du sud-est qu’on a cherché pendant des heures avant de trouver des voies abandonnées : un trip d’une personne qui trouve une falaise au fin fond de la jungle, ouvre des voies, leur donne un nom, les grimpe une fois, enregistre la première et unique ascension et en donne des indications si floues pour y accéder que personne n’y remet jamais les pieds, que la végétation reprend vite ses droits et que le site n’est plus attrayant qu’en théorie sur une page du monde virtuel. Cela dit, les voies accessibles et fréquentées qu’on a faites ici nous ont donné des vues imprenables sur la baie, avec des angles différents qu’on soit côté soleil du matin ou côté soleil de l’après-midi.
On est resté deux semaines au total à Tonsai et puis un jour il a été temps de partir, même si on aurait pu rester plusieurs mois. Direction Perlis en Malaisie, où les sites d’escalade sont sous la supervision d’Amirul, ce malaisien qui a à cœur l’uniformité de l’ouverture de voies et la préservation de son environnement. Où les touristes n’ont pas encore trop mis les pieds et où il y a une vraie communauté locale autour de l’escalade. Où c’est à nous de nous adapter à la culture d’ici, et pas l’inverse. Un petit coin rustique-authentique, quoi.










































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